30 avril 2017 SEMAINE N°223

Day 1 – Paris, Bangkok, Bali

24.04.17

Day 2 – Bertha, Burcu et moi

25.04.17

Day 3 – Je file au Népal

28.04.17

Le dernier article

de la semaine n° 223

Day 3 – Je file au Népal

28.04.17

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Quand je suis rentrée de ma journée, j’avais juste envie de prendre ma douche, de discuter avec Bertha et d’aller me coucher. Cinq heures plus tard, je n’arrive toujours pas à dormir. Bien sûr, il y a une question de décalage horaire. De changements de repères. De bruits de la jungle. Toute la nuit, les oiseaux chantent. De bruits dans la chambre. Les gouttes du pommeau de douche qui tombent à intervalles réguliers. Les gouttes de la clim qui tombent à intervalles irréguliers.

La tombée de la nuit est toujours un passage difficile. Dans chacun de mes voyages. La nuit me terrifie. Elle me met face à moi. Seule face à moi. Et au monde. Je n’ai pas peur de moi. J’ai peur pour moi dans le monde. J’ai peur pour ma vie. Depuis toujours. J’ai toujours eu peur pour ma vie. Peur d’être malade, de mourir dans un feu, de perdre un membre dans l’ascenseur, tomber en vélo dans un ravin, tomber dans un ravin sans vélo, être poussée sur les voies du métro (il y a vraiment des dégénérés qui font ça), me faire écraser, me faire renverser puis écraser, tomber dans les escaliers (chute fatale), m’étouffer avec une arrête ou un grain de couscous, AVC, crise cardiaque, maladie du cheveu, manger un cheveu contaminé, aiguille séropositive au ciné, blessure mal soignée comme Bob Marley, overdose comme Amy Whinehouse (bien que je ne me drogue pas, mais sait-on jamais), déshydratation, sous-alimentation, la rage ou le choléra. La liste est encore si longue, je vous épargne. Bien plus que d’avoir une liste, c’est une philosophie de vie, un mécanisme de pensées. Dans tout ce que je fais, je réfléchis toujours aux accidents mortels potentiels et je calcule la probabilité d’en sortir vivante. Dans la nuit, les probabilités sont beaucoup plus importantes. Beaucoup beaucoup plus importantes. La nuit me terrifie. Peut-être que si je m'endors, je ne me réveillerais jamais.

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A cet instant, allongée dans mon lit par 35 degrés humides, dans une chambre quoique moderne mais en pleine jungle. Soyons honnêtes, il ne peut quasiment rien m’arriver. Pas plus qu’à Paris. Les animaux ne sont pas vraiment un danger. À part si j’en avale un ou que je me fais avaler.

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Je pue tellement l’anti-moustiques que je me repousse moi-même. Il ne peut rien m’arriver.

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Il me faut toujours quelques jours pour rentrer dans mes voyages. Les premiers jours d’acclimatation, de déconnexion, de réalisation. Oui oui, je suis à Bali. Oui oui, je me fous de vos vies à Paris. Oui oui, je suis vraiment à Bali. Les premiers jours généralement, émotionnellement, je passe d’un extrême à l’autre. Quand je vois Bertha qui me toise, le petit lézard qui a élu résidence sous mon tapis de yoga ou mes cheveux crépus dans le miroir, je me déteste. Pourquoi est-ce que j’ai encore fait ça, pourquoi partir seule et loin, pourquoi est-ce que je ne reste pas chez moi, dans mon appart que j’aime tant, dans mon lit, tranquille et en sécurité. Quand je me balade dans les rizières, que je marche des heures sur les petites routes au coucher du soleil, que je rencontre des gens incroyables, je me remercie. Merci ma vieille d’avoir encore fait ça. Merci d’avoir pris tes billets. Merci de pousser tes limites chaque fois un peu plus loin.

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Aujourd’hui, je m’aimais bien jusqu’à la tombée de la nuit.

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J’ai pris mon petit-déjeuner dans un café cool, tout organique et raw et wifi gratuit. J’ai traîné là-bas le temps de finir mon livre. Christian Bobin - L’épuisement, à lire absolument. J’ai été me balader (et transpirer) dans le marché d’Ubud. Et puis, j’ai retrouvé ma copine Julia.

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Ma copine Julia, on se connait depuis dix ans. On n’a jamais perdu le contact. Elle habite à Sidney. C’est la seule de mes copines qui habite loin avec qui je n’ai jamais perdu le contact. Je suis nulle à ça. Garder le contact. Même mes copines qui habitent tout près, j’ai du mal. On se voit rarement, toujours en voyage. On se parle souvent. On se comprend tout le temps.

Julia est marié à Yogi. Yogi est un chef népalais. Ils ont des problèmes de visa. Ils se posent des questions de boulot et de rêves à réaliser. Ils sont à Bali quelques temps pour démêler tout ça. Incroyable coïncidence. Mais les coïncidences n’existent pas. Pas vrai ?

Yogi vient d’une famille de gourou népalais. Son grand-père est un yogi très réputé, il a plusieurs centaines de milliers de followers. Son père, gourou aussi. Yogi déteste tout ça. Comme toutes les choses qu’on nous impose dès l’enfance, il les rejette en bloc. Dans quelques années, je me dis qu’il fera le tri et pourra en garder que ce qui lui plait. Yogi déteste le yoga. Quand tu t’appelles Yogi, c’est quand même ballot. Je lui ai demandé s’il voulait bien qu’on échange nos vies. Je veux bien m’appeler Yogi et faire du yoga avec mon grand-père tous les jours. Sortir du monde, ne porter que des robes oranges et me raser la tête. Peut-être pas. Pour le rasage de tête. Il a dit ok. Je file au Népal.

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Julia, Yogi et moi, nous avons dîné dans un restaurant mexicain. Horrible restaurant. J’avais plus faim en sortant qu’en arrivant. Mais comme c’est moi qui l’ai choisi, je me sens obligée d’ajouter : ce n’est pas ce que tu fais qui compte mais avec qui tu es. N’est-ce pas ? Hein hein, n’est-ce pas ?

Après notre merveilleux dîner raté mexicain, on s’est baladé. Julia m’a montré des petits coins d’Ubud. J’ai l’impression que j’ai quelque chose à faire ici. Je ne pourrais pas vous dire quoi. Que je dois rester là, le temps de comprendre. Ou que si je vais à la plage ce weekend, faire du surf, boire des cocktails au coucher du soleil et marcher les pieds dans l’eau. Il faudra que je revienne.

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Je vous ai dit que pour retourner dans ma maison, il y a un petit chemin à faire à pieds à travers les rizières ? C’est un petit chemin tout mignon la journée. Le soir, il se transforme en probabilité de mort à 90%. Pas de lumière. Yogi m’a raccompagnée en scooter. Que son nom soit sanctifié.

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Je pense que je ne vais toujours pas réussir à dormir. Mais je vous laisse quand même. J’ai des milliards de trucs à faire. À part dormir.

Je vous embrasse

Camille

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PS : Bien sûr, je ne pars pas au Népal.

Day 2 – Bertha, Burcu et moi

25.04.17

photo day 2
Quand je me suis réveillée ce matin. La deuxième fois. Parce que la première, il était 1h53. (Si tu as aimé mon plan de vol minuté d’hier, je peux bien sûr t’envoyer un récapitulatif journalier). J’ai essayé de ne pas tomber dans l’escalier (mon lit est sur une mezzanine), j’ai été prendre ma douche sans savon (dire que je me suis lavé les cheveux serait bien exagéré) et j’ai fait une chouette rencontre. Quand tu sors tout juste de ta douche, que tu te sens tout propre et tout neuf (pour ma part, je me sentais surtout mouillée), prêt à t’habiller et à devenir la personne que tu as choisi d’être aujourd’hui, tu es vulnérable. Il faut être honnête. C’est pile le moment où tu ne peux (veux) croiser personne. Non seulement tu es nu, mais tu es aussi mouillé. Entre deux. En pleine transition. Pas vraiment sûr de toi ni de la place que tu veux occuper dans ce monde. C’est exactement à ce moment-là que j’ai rencontré Bertha.

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Bertha, c’est l’énorme araignée qui vit sur le rebord du miroir de ma salle de bain. Enorme araignée, elle doit bien faire 5 centimètres de diamètre. J’exagère même pas, cette fois. Quand je l’ai vue, il a fallu aller très vite dans ma tête. Objectif premier : ne pas perdre Bertha des yeux. Je ne savais pas encore ce que j’allais faire avec elle. Mais une fois que j’aurai décidé, j’aurai besoin de savoir où elle est pour pouvoir lui parler. Je me suis séchée et habillée en fixant Bertha d’un regard noir et inquisiteur. Je ne voudrais pas vous mentir et vous dire que j’étais super détendue. J’étais plutôt entre le stress absolu et la fatalité. Zone sombre et nébuleuse. Je me suis tout à coup sentie envahie par une jungle toute entière et en même temps j’ai réalisé que j’étais dans une jungle. Qui envahit l’autre ? Je ne saurais le dire.

J’ai évalué toutes les options. Faire sortir Bertha de ma chambre. Foutre Bertha dans les toilettes (la distance est moins longue). Tuer Bertha. Laisser Bertha vivre sa vie de Bertha. J’ai fait les cent pas entre la porte d’entrée et la salle de bain. Évaluant tous les obstacles sur le chemin. Ma plus grande peur était de faire tomber Bertha et qu’elle aille se cacher ailleurs, dans un autre endroit, sans que j’ai le temps de voir où. Je resterais alors avec l’angoisse qu’elle vienne me visiter la nuit, dans mon lit. Ponde des petits oeufs sous ma peau. Et que dans un mois (ou dans neuf, je ne connais pas la période de gestation des bébés de Bertha), je vois plein de bébés-araignées sortir de moi. J’ai tenté de trouver quelqu’un dans ma résidence. Mais il n’y a jamais personne. Comme si tout le monde vivait là sans que personne ne se voit. Et puis, à un certain moment, quand j’en ai eu marre de perdre mon temps. Je me suis juste dit que si Bertha pouvait vivre avec moi. Alors sûrement, je pouvais vivre avec Bertha. Je suis d’accord pour lui laisser tout le miroir de la salle de bain et une étagère dans le frigo. Tant que chacune respecte l’espace de l’autre, tout ira bien.

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Sur cette belle note d’impuissance et d’optimisme, je suis sortie faire la seule rencontre qui comptait à mes yeux : Ubud. (Oui, je me sens d’humeur romantique). Je suis sortie pour prendre mon petit-déjeuner aussi, ça compte un peu. Je me suis concentrée comme rarement je l’ai été, sur le chemin, pour pouvoir me rappeler exactement comment revenir. A droite après le temple, à droite après la deuxième rizière, à droite tout en haut de la côte et tout droit jusqu’au bout du chemin. À peu de choses près, c’est ça. J’ai marché environ trente minutes avant de trouver le café où je voulais aller. J’ai commandé comme si je n'avais pas mangé depuis deux jours. Ce qui était presque le cas. J’ai commencé à discuter avec la fille qui était assise juste à côté, à la table de droite. Une chose en entrainant une autre, on a petit-déjeuné ensemble, sauf qu’on n’était pas assis à la même table et qu’on ne se connaissait pas trois minutes plus tôt.

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Elle s’appelle Burcu. C’est un prénom turc, mais elle est allemande. Elle habite à Berlin où elle étudie l’histoire des pays de l’est (je ne suis plus très sûre mais ça ressemble à un truc comme ça). Son prénom se prononce Bruschu. Un peu comme Bruschetta mais avec un u à la fin. Cela signifie « parfum d’un champ de fleurs au printemps ». Elle a un grand frère qui s’appelle Beshir-Umit. Beshir, c’est « celui qui amène les bonnes nouvelles » et Umit « l’espoir ». Je lui ai dit que Camille ça voulait dire « petit bambou super cool des Indes » mais elle n’a pas voulu me croire.

Quand on a fini de manger, elle m’a dit qu’elle allait visiter les rizières. Je lui ai demandé si je pouvais l’accompagner. Et finalement, nous avons passé toute la journée ensemble.

Je n’avais aucune idée de là où on allait. Je lui ai dit que tant qu’elle savait me ramener au point de départ, je la suivrais les yeux fermés. Elle était super confiante et tranquille. Bien sûr, à un moment, je me suis demandée si elle n’était pas une espionne du KGB envoyée pour voler mes idées d’articles pour Marmiton. Mais très vite, cette idée m’a quittée.

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Elle m’a donné la liste de tous les trucs à faire à Ubud. Tout en gravissant la colline. Haute haute colline. Incroyable petit chemin de terre à travers les rizières et la jungle. Il était 12h, nous étions en plein soleil par 38 degrés. Mais cela n’avait aucune importance. Entre deux phrases échangées sur la beauté absolue du moment, je pense que j'ai réalisé. 

En partant, en prenant mes billets pour Bali, en faisant ma valise, et même en arrivant à l’aéroport, j’avais une peur ancrée dans un coin de mon coeur. Et si Bali n’était pas à la hauteur de mes espérances ? Et si, depuis toutes ces années où je l’avais élevé comme un havre de paix, une destination de dernier recours si tout allait mal, un rêve inavoué. Si finalement, cela n’avait rien à voir avec ce que j’avais imaginé. Peut-être que j’avais écrit Bali dans ma tête comme on écrit un paradis perdu. Et bien sûr, c’est différent de ce que j’avais imaginé. Je ne pourrais pas dire si c’est mieux ou moins bien. C’est différent. Incroyable et différent. Cela n'effacera pas l'image de la petite cabane dans les plantations de thé que j'ai dans la tête. Cela en créera une nouvelle. Je pense que je ne pourrais pas vous le raconter. Je pense que les photos ne disent rien. Je pense que je n'en ai pas envie. Il faut venir pour le vivre.

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En marchant le long des petits chemins de terre à travers les rizières. il y avait le paysage à te couper le souffle. Littéralement. Et toutes les petites bêtes qui vivent dedans. C’est sûrement la chose la plus difficile à gérer pour moi. Les bêtes qui m’entourent. J’ai peur qu’elles me tuent. Ou qu’elles me filent une maladie bizarre qui finisse par me tuer. Ou qu’elles me fassent si peur pendant la nuit avec leurs yeux luisants dans le noir que j’en meurs. Mourir de peur, c’est possible.

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Je suis en pleine thérapie avec Bertha.

D’ailleurs, elle vous embrasse.

Camille

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PS : Bien sûr, en rentrant j'ai acheté du savon et du shampoing. Pour pouvoir laver Bertha.

Day 1 – Paris, Bangkok, Bali

24.04.17

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Je ne pourrais pas vraiment vous dire sur quel réseau horaire se trouve mon corps actuellement. Bien sûr, en cet instant, je suis à Bali. La nuit tombe doucement. Et avec elle, les bruits bizarres. Tous les bruits bizarres. Les oiseaux qui chantent. Le vent dans les feuilles de bananiers. Le bois qui craque. La clim qui saute. L’aération de la salle de bain. Les moustiques. Le chat qui miaule devant ma fenêtre. La jolie voisine balinaise (elle s’appelle Putu)(si ça c’est pas un sacré signe, poutou poutou) qui prépare son dîner. Au dehors la forêt qui m’entoure. Et puis, au dedans, une mouche qui se cogne dans la fenêtre, se cogne encore, et encore. Est-ce que la mouche qui se cogne dans la fenêtre ne serait pas une jolie métaphore des erreurs qu’on commet en tant qu’humain doté de conscience ?

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La mouche se cogne dans la fenêtre, ne comprend pas, recommence, se cogne encore, recommence, se cogne toujours. On a tendance à la juger comme un être stupide. Tu vois bien que tu passes pas, pourquoi tu t’acharnes. Pour autant, il nous arrive si souvent de faire la mouche qui se cogne, et se cogne encore. Répéter les mêmes erreurs, ne se rendre compte de rien, recommencer encore, se promettre de ne pas recommencer, recommencer toujours. Être stupide. On a tous une petite mouche qui vit en nous. Et le pire, c’est qu’on l’aime bien.

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Je suis à Bali. Depuis exactement quatre heures et deux minutes. (Accrochez-vous, je vais vous donner tous les détails de mon voyage à la minute près, ça va être passionnant). J’ai pris l’avion hier de Paris à 13h40. 10 heures et 30 minutes de vol pour arriver à Bangkok à 5h55 du matin, heure locale, dans un aéroport désert. Tout le monde dort à 5h55 du matin. Sauf moi.

Je pouvais prendre le problème dans les deux sens. Heure française, il était 00h55. Heure thaïlandaise, 5h55. Peu importe là où j’avais envie de me placer, j’étais foutue. Je devrais être en train de dormir. Foutue. Un peu comme les élections, peu importe où tu te places, tout est foutu. Personne n’a rien à dire. On répète les mêmes erreurs. On fait la mouche. Pas en train de dormir, je faisais le tour de l’aéroport. Super réveillée. Complètement seule. Comme si j’avais été enfermée dans un grand magasin aux heures de fermeture. Tout était à moi. Suspendu au-dessus du temps.

J’ai visité chaque recoin. Et l’âme en peine, quand y'a plus rien eu à voir, j’ai marché jusqu’à ma porte d’embarquement. Il me restait deux heures à attendre. Je me suis assise sur les chaises en cuir violet devant le comptoir. En super forme. Je voulais lire. Je voulais écrire. Je voulais finir la série que j’avais commencé dans l’avion. Vous connaissez le regain du dernier souffle ? On dit que juste avant de mourrir, quand on est très affaibli et très fatigué, on a un regain d’énergie. Comme si toute l’énergie qui restait dans ton corps se concentrait sur un dernier instant, un instant magique où tu te retrouves, où tu es toi à nouveau, où tu peux dire au revoir paisiblement et partir sans encombres. J’en étais au regain du dernier souffle. Regain d’énergie, tour de l’aéroport, motivation à son maximum. Et puis, doucement, tendrement, j’ai glissé. D’abord la tête sur mon sac. Puis mes jambes sur le siège d’à-côté. En moins de deux, je dormais profondément, allongée comme une réfugiée sur les banquettes de l'aéroport.

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J’ai pris mon deuxième avion à 4h35 du matin, heure française. Versez une petite larme pour moi, merci. Quatre heures de vol et deux films plus tard, je suis à Bali. J’ai attendu ma valise pendant une heure (sinon ce n’est pas assez drôle). À cet instant précis, je crois que mon corps a eu envie de me laisser là. M’abandonner devant le tapis roulant, à attendre ma valise. Rentrer dormir, oublier toute cette histoire et ne plus jamais me revoir. J’avais les yeux si rouges que je ne voyais pas à 10 mètres. Bien sûr, c’est faux, je voyais très bien. Une tête beaucoup trop lourde pour mon cou. La peau transparente. L’épaule gauche disloquée. Et l’estomac vide. Archi-vide. J’ai rien mangé en 24 heures, je crois. À part deux abricots secs et trois amandes.

Je me demande toujours si ça arrive de se faire voler sa valise à l'aéroport. Je pourrais bien prendre n’importe quelle valise sur le tapis roulant. Partir avec. Personne ne saurait jamais que c’est moi. Dieu merci, personne n’a volé la mienne. Elle n’est pas non plus restée coincée sur un chariot maudit au fin fond de la Thaïlande. Je la récupère et je me casse, les gars. Je me casse de cet aéroport. Je me tire. Vous ne me reverrez plus jamais.

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En sortant, je me suis revue à la sortie d’école primaire. Quatre heures et demi, la cloche sonne. Tous les enfants se précipitent vers la sortie. Où est ma mère ? Où est ma mère ? Qu’est-ce qu’elle m’a amené comme goûter ? Il y avait des tas de gens dehors. Avec des pancartes. Partout, des pancartes. Je regardais attentivement avec mes yeux rouges. Je cherchais mon nom. Je voyais les rencontres se faire. Mais moi je ne trouvais pas ma mère. Triste et abandonnée de tous, j’ai continué mon chemin. J’ai appelé Rudi, l’homme qui devait venir me chercher. Je n’ai pas compris un mot de ce qu’il a raconté. Anglais-balinais. Et puis, je l’ai vu traverser la foule, allure fière, en portant très haut une incroyable pancarte, la plus belle de toutes, avec écrit, en grandes lettres majuscules, ce mot si doux à l’oreille : CAMILLE.

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Rudi m’a dit qu’on en avait pour 1h30 de route pour aller de l’aéroport à Ubud. 2h30 plus tard, on était encore dans la voiture. Il s’est finalement garé dans une petite cour si mignonne. Je me voyais déjà m’installer et boire un jus bien frais sur la terrasse. Il sort la valise du coffre et me dit qu’on ne peut plus continuer en voiture, il faut finir à pieds. Euh, quoi ? Pas longtemps, juste 20 minutes de marche. J’ai rattrapé mon corps du bout des doigts, pour pas qu’il foute le camps. Dernière ligne droite. Ne m’abandonne pas là. 20 minutes de marche, dont une montée sans fin, petit chemin en terre à travers les rizières, descente sans fin, escaliers. Maison. Maison de mes six prochains jours. Je suis enfin arrivée.

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Peu importe l’heure qu’il est à Paris, à Bangkok ou à Bali. Peu importe qui est au second tour des élections et ce qui nous attend. Peu importe tous les bruits bizarres. Je vais me coucher.

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Je vais me coucher. En espérant qu’il n’y ait pas un serpent sous l’oreiller.

Mon corps et moi, enfin surtout moi, on vous embrasse.

Camille

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PS : La clim fuit, il y a plein d’eau qui coule par terre. Qu’est-ce que je dois faire ? Ne me dites pas de l’éteindre, il fait 35 degrés.