SEMAINE N°216

Dis, combien tu t’aimes ?

07.03.17

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de la semaine n° 216

Dis, combien tu t’aimes ?

07.03.17

Vous avez vu la vidéo de Macron ? Celle où il parle d’estime, de narcissisme et d’amour de soi. Soyons clairs dès le début, je ne vais absolument pas parler de politique, mais de vocabulaire. Dans cette mini-vidéo qui tourne sur Facebook et que j’ai du voir trois mille fois en vingt-quatre heures, il répond à une journaliste qui lui demande s’il n’est pas gênant de diriger un pays sans s’aimer soi-même. Il répond qu’il a de l’estime pour lui-même, indispensable à la présidence, mais qu’en effet il ne s’aime pas. Car s’aimer s’apparente à (je cite) « de la contemplation narcissique ».

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Cela fait écho à une remarque que j’ai entendue cet après-midi. J’étais invitée à un événement Contrex. J’ai assisté à une mini-conférence sur le dépassement de soi. La psychothérapeute qui présentait a expliqué que la condition pour pouvoir se dépasser est d’avoir une base identitaire solide. S’aimer, se connaître, se respecter. Rien de bien nouveau. Une des invités est intervenue en disant (très exactement)(je cite) : « Je ne comprends pas bien à quoi cela sert de s’aimer. Je préfère aimer les autres que m’aimer moi-même et ainsi diriger mon amour vers l’extérieur. » (Bien sûr, tout cela est bien noble)(si seulement c'était vrai).

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Si comme moi, tu es un enfant des années 90 (ou des années antérieures)(ça marche aussi), tu as sûrement grandi en ayant le narcissisme en horreur. Le pire défaut. Sûrement dans le même panier que l’égoïsme, l’avarice et l’hypocrisie. Des défauts si graves que dans ma tête d’enfant ils étaient comme des petites poupées vaudous à torturer.

Et puis, début des années 2000, le marketing s’est accaparé un des plus grand concept de vie pour l’ériger en philosophie de marque. Le bonheur. Partout, on a commencé à nous parler de bonheur, de réalisation de soi, de quête personnelle et de sens profond. Début 2010, la génération Y en plein boum, génération du pourquoi et de l’individualité. Quelques années plus tard, tout le monde fait du yoga et de la méditation, mange du kale et des graines de chia (ça n’a pas de rapport mais depuis que je travaille chez Marmiton, je vois de la bouffe partout). L’individualisme est à son comble, on se réalise, c’est la seule chose qui compte. Ajoutons à cela l’apogée des réseaux sociaux et d’Instagram. On se montre, on se montre, on se montre. Aux oubliettes ma poupée vaudou Narcisse.

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Tout ça est assez rapide (je sais, ne m’en voulez pas)(ce n’est pas moins vrai pour autant), très déroutant (oui, quand même) et bien ridicule (tellement tellement ridicule).

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Si on remonte dans le temps. Encore plus. Loin loin. Toutes les religions ont préconisé la connaissance et l’amour de soi. Partant du principe que dieu se trouve en chacun de nous, se connaître soi-même, c’est connaître dieu. S’aimer soi-même, c’est aimer encore plus dieu. Et par extension, les autres. Je peux vous donner une liste sans fin de bouquins à lire sur le sujet. Mais si vous commencez par la bible, ce sera un bon début. Aime ton prochain comme toi-même, ça vous rappelle des choses, pas vrai ? (C'est le comme qu'il faut retenir ici)(Cela sous-entend qu'avant d'aimer l'autre, tu dois apprendre à t'aimer toi-même, alors tu pourras aimer l'autre comme tu t'aimes). Nous avons aussi le connais-toi toi-même de Socrate. Apprendre à se connaître, c’est passer du temps à s’observer et à s’analyser. A se changer aux endroits où on en a envie. Et à s’aimer.

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Il y a, à mon sens, un problème de vocabulaire. S’aimer ne s’apparente pas à du narcissisme. Le narcissisme se caractérise par un amour excessif de l'image de soi, associant survalorisation de soi et dévalorisation de l'autre, habituel chez l'enfant, courant chez l'adolescent, compensatoire chez l’adulte. (Source : http://www.cnrtl.fr/) (un de mes sites préférés). Freud a travaillé sur le sujet, distinguant deux formes de narcissisme. Un narcissisme primaire chez l’enfant, stade par lequel nous passons tous (oui tous tous). Un narcissisme secondaire pathologique chez l'adulte, lorsque l’amour vers l’extérieur est contrarié, il est redirigé vers le Moi. C’est une dérive, un trouble psychologique.

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Prenons le problème dans l’autre sens. Le non-amour de soi. Nous avons tous autour de nous des personnes qui ne s’aiment pas assez. Ne pas s’aimer assez. Ne pas s’aimer du tout. C’est un poids à porter. C’est constamment rechercher dans le regard de l’autre l’amour qu’on n’est pas capable de se donner. Se justifier tout le temps. Justifier sa place et son existence. Justifier son talent. Vivre dans l’attente. Ne vivre que dans l’autre. L’amour de l’autre. Le regard de l’autre. L’autorisation de l’autre. N’est-il pas vrai que bon nombre de chanteurs, écrivains, acteurs ont cherché dans la reconnaissance du public une place qu’ils n’étaient pas capable de se donner ? Pas la peine de reparler des artistes drogués, malheureux et mal-aimés. Mal-aimé, je suis le mal-aimé. Lalalalalalala.

Avant de se tourner vers l’autre, de faire le bien autour de soi, de changer le monde. Il est indispensable de s’aimer soi-même. Non pas pour cultiver l’image de soi. Au contraire. Pour ne plus se porter comme un fardeau. Pour ne plus se prendre au sérieux. Pour ne pas dédier sa vie à une quête que personne d’autre ne pourra remplir que soi-même. S'aimer, c'est se faire confiance tout le temps, c'est s'assumer tout le temps, sans jamais rendre l'autre responsable, sans jamais avoir besoin de parler de soi. Tu n'as plus besoin de parler de toi, parce qu'au fond de toi, tu sais. Tu sais, tu te connais, tu n'as rien à prouver, à personne d'autre qu'à toi-même. Tu peux alors te tourner vers l'autre.

S’aimer c’est ne pas faire porter aux autres sa propre souffrance. C’est s’oublier. Oublier nos cicatrices, nos manques de confiance et nos vexations. Pour se concentrer uniquement sur ce qui compte. Ne pas se laisser déstabiliser et avancer. Quoiqu'il arrive. Avancer.

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Finalement, s’aimer c’est un devoir envers l’autre.

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Il me paraît bien difficile d'avoir de l'estime de soi, sans s'aimer. Même si ce sont deux notions différentes, quand on parle de soi, l'un ne va pas sans l'autre. Seulement, c'est un sujet tabou. L'amour de soi est réservé aux sites féminins, à Psychologie Magazine et à Laurent Gounelle. Le jour où un homme enclin à présider affirmera l'importance du travail que chacun doit faire sur soi, alors nous aurons avancé dans le bon sens.

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(Vous m’aviez manqué)

Je vous embrasse

Camille