23 septembre 2017 SEMAINE N°244

Et si on s’aimait autrement ?

19.09.17

Le dernier article

de la semaine n° 244

Et si on s’aimait autrement ?

19.09.17

IMG_6351
Chers vous,

-

Depuis que je me suis confiée sur ma lutte interne et sans merci avec l’anglais, il semblerait que quelque chose se soit débloqué en moi. J’ai commencé à rêver en anglais, ce qui est sans doute la chose la plus flippante et réconfortante qui soit. J’en viens à penser que j’ai du avoir l’anglais comme langue maternelle dans une vie antérieure. Tout ça est bien exagéré bien sûr, je fais toujours des tas de fautes, j’ai toujours mon accent français et je continue de confondre des mots. Comme shin (le tibias) et chin (le menton). Pendant les cours de yoga, je me perds parmi les membres de mon corps quand j’entends « put your chin on your shins ». Aussi hungry et angry. Mais comme cela veut à peu près dire la même chose pour moi, être en colère et avoir faim, rien de grave à l’horizon.

-

Il est 10h48. J’ai été à mon cours de yoga ce matin à 7h, j’ai pris mon petit-déjeuner, lu 350 pages de mon livre. Et puis, je me suis dit que c’était un bon moment pour vous écrire. À Yoga Barn, là où j’ai dû passer 80% de mon temps ces deux derniers mois, il y a des gens tout le temps, ils viennent des quatre coins du monde, majoritairement pour prendre des cours de yoga, se poser au café, visiter l’endroit ou rencontrer des gens cool. La plupart des gens à Yoga Barn sont des gens cool, détendus et en quête. Ils sont en plein travail sur eux-mêmes, sur le monde, sur leur vision du monde, sur leur manière de vivre ou de manger. Ou même sur l’assortiment de leur brassière à leur leggings avec un tresse en queue de poisson pendant l’équilibre sur les mains. Il y a aussi des gens un peu moins profonds de temps en temps et c’est totalement ok (oh it’s aukaaayyy).

La plupart des filles à Yoga Barn ne s’épilent pas. Ce n’est pas quelque chose que j’avais remarqué du premier coup. Je suis pas du genre à scruter les aisselles et les jambes des filles que je rencontre. Mais quand plusieurs fois, des filles ont levé les bras devant moi, je n’ai pas pu faire autrement que d’être confrontée à la touffe de poils qui vivaient sous leurs aisselles. Bien sûr, dans l’idée, je trouve ça super cool. Libérons la femme. Oui, libérons-nous de la tyrannie du poil (ou plutôt de la tyrannie du non-poil). Même si ce n’est pas un combat que j’ai envie de mener, je trouve que c’est un combat cool et les filles poilues ne me dérangent absolument pas. Jusqu’à ce matin, où elles m’ont encerclée pendant mon cours de yoga et ont commencé à transpirer. Peut-être que comme les filles ne sont pas habituées à avoir des poils, elles ne gèrent pas super bien le fait de mettre du déodorant. Ou peut-être qu’elles n’en mettent pas, elles respectent la nature de leur corps. Ou peut-être qu’elles utilisent un déodorant super bio, super naturel, super organique. Dans tous les cas, cela ne fonctionne pas, hein. Soyons clairs, là-dessus.

-

J’ai passé le weekend à Canggu (prononcez Tchangou). J’ai l’impression d’être partie en weekend dans un endroit trop cool à la plage et d’être revenue à la maison à Ubud (prononcez Ouboude). J’ai retrouvé ma copine Mishanou là-bas. Et si toi aussi, tu as du mal à prononcer son prénom dans une phrase super longue (vas-y essaie), tape-là ouais. La plupart du temps, je l’appelais Mashinou, et ma dyslexie passagère n’avait pas l’air de vraiment la déranger.

Il y a certaines personnes que tu rencontres dans ta vie, sans vraiment savoir pourquoi, et avec qui tu es immédiatement toi-même. Tout le temps toi-même. À aucun moment, tu essaies de plaire ou de convaincre. Et je ne pourrais pas vraiment dire ce qu’il se passe dans ces relations-là. Peut-être une connexion particulière. Peut-être une permission implicite donnée dans les premiers moments qui dirait : « Je suis cool, je ne juge pas, tu peux être toi-même tout le temps et sans concession, tu vas voir on va bien se marrer ». J’ai ressenti ça avec Mishanou. Et probablement qu’elle l’a ressenti avec moi. Je n’ai passé que quelques jours avec elle, mais finalement c’était comme si j’avais passé le weekend avec ma cousine, celle avec qui j’ai traîné tous les mercredis après-midis de mon enfance. On ne s’est pas vraiment raconté nos vies, parce que cela n’avait aucune importance. Et c’est une des rares choses qu’elle m’a dite sur notre rencontre : « Tu ne m’as pas demandé mon âge et j’ai trouvé ça génial ». Parce qu’on s’en fout. On s’en fout de l’âge des gens. On s’en fout de ce qu’ils font comme boulot ou s’ils ont une collection de timbres. On s’en fout de la couleur de leur salon ou de combien ils ont de frères et soeurs. La seule chose qui compte c’est le moment qu’on vit en leur compagnie. Pas vrai ?

-

Je vous ai parlé du groupe avec lequel j’ai suivi ma formation de prof de yoga. Les dix-huit personnes de ma tribu. Nous avons passé vingt-huit jours ensemble. Nos journées commençaient à 7h tous les matins par trois heures de yoga, une heure de petit-déjeuner pendant laquelle nous devions rester en silence et en observation de nous-mêmes, une heure de cercle de parole pendant laquelle chacun partageait des ressentis, des émotions mais jamais rien de son histoire, trois heures de cours théoriques (cela allait de l’anatomie, à la science de la transformation, la médecine ayurvédique, le masculin-féminin, l’histoire du yoga), une heure de déjeuner où nous étions tellement fatigués que personne ne parlait, et trois heures de Posture Clinic pendant lesquelles on nous apprenait l’alignement de chaque posture et comment les enseigner. Nous passions près de douze heures ensemble par jour. Et nous ne savions rien les uns des autres.

Toutes ces choses qu’on demande en premier aux gens qu’on rencontre. Les trois premières questions qu’on pose sont si souvent : « Tu fais quoi dans la vie ? »; « Tu as quel âge ? » et « Tu viens d’où ? ». Aucune de ces questions n’a jamais été posée. Je ne savais rien de ces dix-huit personnes, et elles ne savaient rien de moi. Pour autant, je les ai aimées bien plus fort que beaucoup de personnes rencontrées dans ma vie dont je savais tout. Et elles m’ont aimée en retour.

-

J’ai tellement souffert quand j’étais plus jeune d’une horrible question qu’on me posait constamment : « C’est quoi tes origines ? ». Je me sentais prisonnière de la réponse que je devais donner. J’ai essayé tellement de réponses différentes pendant tellement d’années. J’avais envie, j’avais besoin au profond de moi, que la réponse donnée soit la bonne. Soit celle qui répondrait le mieux possible à mon interlocuteur. La vérité, c’est que je n’ai jamais su quoi répondre à cette question parce que cela n’a jamais eu aucune importance pour moi. Je porte l’histoire de ma famille dans mon teint mat et mes cheveux bouclés. Mais cela ne dit absolument rien de qui je suis à l’intérieur.

-

Je n’ai pas besoin de savoir quoique ce soit sur vous pour vous aimer. L’histoire ou les origines, l’âge, la provenance sociale, la situation maritale, la religion ou les études qu’on a faites, la profession, nos rêves dans dix ans ou nos cicatrices d’enfant. Rien de tout cela n’a d’importance. Quand on me demande pourquoi je ne suis toujours pas mariée avec des enfants, et qu’on me dit : mais tu es jolie, tu as un bon travail et une bonne famille, tu vas trouver un mari. Pardon les gars, mais vous n’avez rien compris. Je ne veux ni de vos listes ni de vos cases à cocher. On n’aime pas les gens pour ce qu’ils sont sur le papier. On n’aime pas les gens pour le travail qu'ils font, l’argent qu’ils ont sur leur compte en banque, leur religion ou leurs photos sur Instagram. On n’aime pas les gens pour ce qu’ils font, ce qu’ils ont ou ce qu’ils représentent. On n’aime pas les gens pour d’où ils viennent ni pour où ils vont. On aime les gens pour où ils sont à l’instant présent. On aime les gens pour qui ils sont, et pour qui ils nous permettent d’être en leur présence.

-

Je ne sais toujours rien des dix-huit personnes de ma tribu, ni de Mishanou, ni de beaucoup de gens avec qui j’ai partagé un repas ou un cours de yoga ici. Je les aime pour le moment que j’ai passé avec eux. Je les aime pour qui ils ont été dans ce moment-là, et pour qui ils m’ont laissée être en leur présence.

-

Je vous laisse, je vais à mon deuxième cours de yoga.

Je vous embrasse bien fort

Camille