Je rentre à la maison

13.02.18

WEEK N°266

Je rentre à la maison

13.02.18

Chers vous,

 

Je vous écris de mon nouveau chez moi, je suis assise à l’extrémité d’une grande table en bambou, les baies vitrées qui donnent sur le jardin sont grandes ouvertes et le rideau danse avec le courant d’air. Tout est calme et paisible. Juste les bruits de la nature, des animaux qui m’entourent, du vent dans les palmiers et aussi du ventilateur au-dessus de ma tête.

Il y a deux semaines exactement, à la même heure, je finissais de vider mon appartement, faire un dernier tour pour voir si je n’ai rien oublié, prendre quelques secondes pour contempler l’espace vide, vidé des quatre ans que j’ai vécu là, vidé de mes affaires, vidé de moi, claquer la porte, ne pas me retourner. Je n’avais aucune idée de ce qui m’attendait, ni véritablement de pourquoi je le faisais, juste ce sentiment profond que c’était la seule chose à faire. Partir.

Bien sûr, je me suis projetée avant mon départ, j’ai essayé d’imaginer ce que serait ma vie là-bas, ce que je ferais de moi, quel équilibre j’allais construire et comment je pourrais me sentir. Je me sens encore plus heureuse à cet instant que j’aurais pu l’imaginer. Cela me rend d’autant plus heureuse de savoir que j’ai cette petite voix en moi qui me dit quoi faire et qui (apparemment) ne se trompe pas. Qu’il suffit de l’écouter pour savoir où aller. Écouter son instinct, écouter son coeur. Et que malgré ce qu’on peut penser, ce n’est pas inné. Ça s’apprend. Apprendre à entendre, apprendre à écouter, apprendre à comprendre. L’instinct, ça se travaille, ça s’aiguise, ça demande de l’entrainement. Et après ça, juste de la confiance.

 

Ces deux dernières semaines ont été mouvementées, et paisibles en même temps. J’ai visité des tas de maisons. En vrai, juste quatre (mais quand même). C’était sûrement la partie la plus stressante. Trouver un nouveau chez moi. Un endroit où je me sente vraiment bien. J’en ai pas dormi les premières nuits, je rêvais de maisons et de visites de maison, de colocataires bizarres, de gens que je connaissais qui n’avaient rien à faire là et d’animaux en tout genre. La première maison que j’ai visitée n’a pas aidé, elle puait tellement l’humidité que mes vêtements étaient mouillés en sortant. La deuxième était magnifique mais perdue au fin fond d’un chemin en terre à travers les rizières. Véritablement, j’aurais pu mourir là-bas, on ne m’aurait pas retrouvée avant six mois. La troisième était peuplée de gens étranges, dont une blonde qui parlait toute seule en russe en tirant des cartes de voyance et fumait clope sur clope, et un mec habillé en cycliste du Tour de France au bord de la piscine. Cela ne faisait que quatre jours que j’étais arrivée mais je sentais déjà que cela promettait d’être long et compliqué. Cela demandait de la patience, on ne trouve pas un nouveau chez soi comme ça. Mais j’avais hâte, je n’attendais que ça. Commencer à m’installer, trouver une nouvelle routine, un quotidien, je ne suis pas venue à Bali en vacances, j’ai envie d’aller faire les courses, d’avoir des clés, de dire « je rentre à la maison », de trouver une place à chaque chose, ranger mes affaires, cuisiner aussi, et surtout avoir le sentiment d’être chez moi.

Et puis, un matin, j’ai envoyé un message à une fille sur Facebook, qui disait être photographe freelance à Bali et voulait rencontrer des gens. Il y a des dizaines de groupes sur Facebook d’expats à Bali, et véritablement des centaines de posts de ce genre tous les jours. Mais c’est elle que j’ai choisie, Stephi. Elle m’a répondu tout de suite en disant qu’elle avait trouvé une villa incroyable, qu’elle avait négocié un prix incroyable, mais qu’elle venait de perdre sa colocataire. Elle m’a demandé si je pouvais venir dans l’heure pour visiter la maison. L’urgence dans son message m’a mis mal à l’aise. Je ne connaissais rien de cette fille, elle ne connaissait rien de moi, comment savoir. J’y suis allée quand même, bien sûr que j’y suis allée. J’ai rencontré Stephi, j’ai rencontré la maison. Je suis rentrée faire ma valise pour emménager le lendemain.

 

Je vis donc dans une villa immense, vraiment immense. Ma chambre est immense. Ma salle de bain est immense. Le salon est gigantesque. La cuisine fait la taille de mon ancien appartement. Le jardin est si beau. Ma chambre donne sur la piscine. Et quand je pousse le portail, je suis dans les rizières. Je suis en pleine nature et en même temps à cinq minutes du centre d’Ubud. Je suis en pleine nature, entourée d’animaux en tout genre. Des lézards, des geckos, des escargots, des grenouilles partout, des araignées par milliers, des oiseaux qui chantent du soir au matin, un petit chat qui se balade tranquillement. Et je me sens bien. Ce matin, j’ai même sauvé un énorme cafard qui s’était coincé entre deux portes. Je me rappelle de la version de moi qui avait peur du moindre bruit inhabituel, de la moindre petite bête. Je ne pourrais pas vous dire que j’ai changé, ni que je me suis habituée à ce qui m’entoure. Je vous dirais plutôt que j’ai lâché. J’ai lâché prise. Ce n’est pas une peur viable, la peur de la nature. Nous sommes la nature. Je n’ai plus peur d’Arthur, le gecko qui vit dans ma salle de bain et me fixe quand je prends ma douche. Je n’ai plus peur des lézards qui chassent les moustiques sous les charpentes. Je n’ai plus peur d’entendre les grenouilles dans la rivière d’à-côté. Il y a tellement de bruits d’animaux différents, les sons de la nature, ou plutôt le silence la nature. Et il est souvent difficile de savoir ce qui est à l’intérieur de la maison et ce qui est à l’extérieur. Mais finalement, cela n’a aucune importance. Ceci étant, il est probable que je ferai moins la maligne quand je trouverai un serpent dans ma baignoire.

 

Je suis à cinq minutes du centre d’Ubud. Cinq minutes en scooter. J’ai appris à conduire un scooter et c’est probablement une des choses que j’aime le plus depuis que je suis ici. L’indépendance que cela me procure, le vent dans mes cheveux et ce sentiment d’incroyable liberté. Je suis tellement excitée de conduire que je suis prête à aller faire la moindre course. J’adore ouvrir la selle et trouver mon casque, j’adore tourner la clé dans la serrure et démarrer, j’adore le moment où je prends assez de vitesse pour pouvoir ranger mes pieds, et le sourire qui s’inscrit sur mon visage.

Stephi m’a appris à conduire. On se connaissait depuis deux jours. Elle a fait le tour des loueurs avec moi, elle a négocié le prix avec moi, elle a pris des photos et vérifié que tout marchait correctement. Elle m’a emmenée sur un petit parking, et elle m’a appris à conduire. Quinze minutes plus tard, elle m’a proposé d’aller faire un petit tour sur des routes toute tranquilles. Elle roulait devant moi, tout doucement. Elle prenait des virages pour que j’apprenne à tourner. Elle m’a même suivie en scooter jusqu’à mon cours de yoga, pour vérifier que je me sentais en sécurité. Ce matin, on s’est levé aux aurores pour aller au marché. En partant, elle m’a dit qu’elle allait monter derrière moi, pour que j’apprenne à conduire à deux. Je pense que je ne l’aurais pas fait. Je pense que je ne serais jamais montée derrière une conductrice super débutante, dans un pays super lointain. Et pourtant, elle était détendue et confiante. Elle est montée derrière moi à l’aller. Elle est montée derrière moi au retour, avec les douze sacs de fruits et légumes qu’on venait d’acheter. Il y a comme ça des gens qu’on vient de rencontrer et qui changent notre vie à jamais. Elle n’attendait même pas un merci en retour. Elle n’attendait rien. Cela lui paraissait normal et naturel.

 

J’en parlais avec mon frère hier. Je lui disais que j’avais toujours eu le sentiment d’être une fille gentille à Paris. Il m’est même déjà arrivé d’avoir le sentiment d’être trop gentille. Trop à l’écoute, trop prête à vouloir aider les gens, que ce n’était pas toujours bien reçu, bien perçu. Mais qu’ici, ce n’est rien. Rien du tout. Je ne suis même pas la moitié gentille de ce que les gens sont autour de moi.

La gentillesse va de soi, par nature. Nous partageons tous le même monde, il parait évident que nous avons tout à gagner à  nous aider et à grandir ensemble. Pourtant, c’est comme si, à un moment donné, on désapprenait à être gentils. C’est comme si j’avais désappris à être gentille. Je m’étais dit que ça valait pas le coup, que tout le monde se débrouillait seul, que je me débrouillais seule. Qu’on en arrivait à un point où la gentillesse était questionnée, et ça parait complètement dingue. Que si tu es gentil, on va se demander si tu n’attends pas quelque chose en retour, si tu n’as pas de mauvaises intentions, ou si tu n’y accordes pas un peu trop d’importance. Le jugement. Je pense véritablement qu’à un moment donné, j’ai arrêté d’être gentille par peur de ce qu’on pourrait en penser. La gentillesse ne parait plus normale, elle parait bizarre.

Je réapprends à être gentille. Et cela me parait si naturel. C’est comme rentrer à la maison. Retourner à ma nature profonde, à notre nature profonde. L’humanité même, tendre la main, écouter, aider, passer du temps. La gentillesse n’a rien à voir avec l’argent. Quand Stephi m’a appris à conduire, mon premier réflexe a été de me dire que j’allais lui faire un cadeau pour la remercier. Non. La gentillesse n’attend rien en retour. Prendre ce qu’on nous donne, apprendre à recevoir. Et donner à un autre moment, peut-être même à quelqu’un de différent.

 

J’ai souvent pensé que la société nous empêchait d’être qui nous sommes vraiment. Qu’elle nous coupait de la nature, qu’on en venait à avoir peur des animaux ou de marcher pieds nus dans la boue, qu’on ne savait plus vraiment habiter nos corps ni écouter nos intuitions. Qu’elle nous coupait de notre humanité, qu’on en venait à vivre les uns contre les autres plutôt que les uns avec les autres. Aujourd’hui, je me dis que c’est une excuse. La société n’aide pas, elle ne nous montre pas toujours les bons modèles, mais nous avons tout en nous. Il suffit juste d’aller le chercher. Il y a une expression que j’aime tant en anglais mais que j’ai du mal à traduire en français : go home to yourself. Tout est en toi, ton chez toi est en toi, ta maison est en toi. Il est temps de rentrer chez toi.

 

Je pense bien fort à vous,

Camille