Nourrir mon esprit.

11.03.15

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Je me suis faite réveiller par la chaleur du soleil. Le réveil posé sur la table de nuit indiquait 6h46 précises. Pour la première fois en six mois, je ne me réveillais pas dans la nuit souffrante de maux de gorge, transpirante d’accès de fièvre ou grelottante. Il n’y a, je pense, pas une seule nuit en six mois de mononucléose où j’ai pu dormir d’une traite. Et ce simple constat me fatigue. Je réalise que j’ai vraiment été malade. Je réalise que, malgré ce que je me suis accordée à penser, je n’ai pas été complètement moi depuis le diagnostic. Non seulement parce que mon corps et mon esprit fatigués n’allaient pas à la vitesse habituelle, mais aussi parce que psychologiquement j’avais une excuse de taille à apporter à tous mes manquements.

Pour la première fois en six mois, je me suis sentie heureuse d’être réveillée dans la nuit. J’ai réalisé que j’avais repoussé trop longtemps ces quelques jours de vacances. Prétextant à moi-même que je n’en avais pas besoin. Que je ne les avais pas mérités. Que je n’avais pas assez avancé dans ma vie et dans mes projets pour pouvoir me les accorder. Et si finalement. On voyait les choses dans l’autre sens. Et si finalement, on se disait que c’est peut-être parce qu’on ne s’accorde pas assez de bonnes choses dans la vie qu’on n’a pas envie d’avancer.

Je vous rassure. 6h46. Je me suis rendormie. J’ai bougé dans le lit afin de mettre ma tête au soleil. Cela me paraissait vital dans l’instant. Et la chaleur intense m’importait peu.

 

A mon réveil. Le vrai. 4 heures plus tard. J’ai réalisé que je n’avais pas mangé depuis 24 heures. Je n’avais pas mangé depuis le repas qu’on m’avait servi dans l’avion la veille. Et, vous et moi, on sait quoi penser des repas d’avion.

Car quand j’ai atterri à 17h hier, je n’avais pas faim. Ou plutôt je ne ressentais pas l’envie de manger. Comme si je m’étais détachée émotionnellement de la nourriture pour quelques heures. Et jusqu’au lendemain matin. Cela m’a rappelé un passage du livre que je viens de finir. Rosa Candida. Et aussi, bizarrement, un passage de plusieurs autres livres que j’ai lu ou films que j’ai vu. Qui partagent tous ce sentiment de vouloir se nourrir d’autres choses que de nourriture. Je n’ai rien vécu d’extraordinaire hier pourtant. Quoique. Je pense. Que c’était la première fois que je repartais seule depuis l’Inde. J’ai beau réfléchir. Même si j’ai l’impression d’être partie en vacances entre temps. Je n’ai pas pris de vacances pour moi depuis mon retour d’Inde. Si on ne compte pas les mariages, enterrements de vie de jeune fille, anniversaires ou autres séjours avec mec foireux. Je n’ai pas pris de vacances pour moi depuis ce voyage qui a enterré à jamais mon autre vie.

Je ne pars pourtant pas à l’aventure. Je suis déjà venue plein de fois ici. Je connais la ville. Je connais l’appartement où je vais habiter pendant une semaine. J’ai de la famille et des amis. Mais je crois que j’ai eu le sentiment que j’avais des choses à régler avec moi-même en partant. Et ces choses-là sont toujours des épreuves de vie.

 

Alors quand je me suis levée ce matin. J’étais détendue par ce soleil mais toujours pleine d’appréhension. Et puis, je ne sais pas quoi mettre. Il fait beau, pas de doute, mais il a quand même l’air de faire un peu froid. J’hésite. Et je me rends compte que je n’ai pas pris beaucoup de fringues pour partir. J’ai rempli ma valise de livres. Et cela rejoint mon constat d’avoir besoin de nourrir ma tête. Comme si j’avais déjà inconsciemment compris ce que j’avais à réaliser ici. J’enfile un short en jeans, une chemise à carreaux et mes Birkenstock fourrées.

En mettant deux bouquins et mon journal dans mon sac, je vois qu’une des anses ne tient plus qu’à un fil. Et je me force à ne pas le voir comme un signe que tout va mal se passer. Je me force à ne pas tomber dans une crise d’angoisse qui me ferait dire que je ne suis pas au bon endroit, pas au bon moment. Car dans ces moments profonds d’appréhension, je sais que je m’attache à chaque signe. Chaque signe peut me faire basculer d’un côté ou de l’autre. Je ne dois pas me laisser atteindre. Ce n’est pas un signe. C’est juste un fil qui s’est décousu. Je me dois de le réparer au plus vite. Sauver mon sac. Sauver ma journée. Sauver ma vie.

 

En descendant les trois escaliers qui me séparent de la rue ensoleillée, je sens mes jambes vaciller sous mon poids. Nourrir sa tête c’est bien, mais cela ne m’aidera pas à reprendre mes forces. Mes besoins de l’esprit prenant le dessus sur mes besoins du corps, je pars en quête d’une gentille couturière. Je ne sais pourquoi j’ai le sentiment que cela sera facile. Et c’est pleine d’espoir que je m’adresse à une femme assise devant sa boutique, accoudée sur une petite table recouverte d’une nappe blanche, tirant les cartes du tarot. Je n’ai pas envie qu’elle me tire les cartes. Je ne veux pas savoir. Mon chemin, je le ferai par moi-même. Elle me dit qu’elle veut bien m’aider. Et je la bénis. Je la vois faire n’importe quoi avec son aiguille. Et l’idée de lui prendre tout des mains et de le faire moi-même me traverse l’esprit. Mais je n’en fais rien. Mon perfectionnisme me laisse tranquille pour une fois. Ce n’est pas important. Je veux juste que mon sac ne se casse pas. Ne se casse jamais. Je ne veux pas pouvoir me servir du fait que mon sac puisse se casser comme un signe que rien ne va aller. C’est de la prévention à la négativité.

Je discute avec elle. Elle a un anglais approximatif mais suffisant pour faire la conversation. Elle me parle de ses enfants. De sa boutique de fringues vintage. Elle me dit que son fils cherche une femme pour se marier et me demande si je suis intéressée. C’est tellement spontané que je me vois lui dire oui. Il a 37 ans. Elle me demande si c’est trop vieux. Et je me vois lui dire non. Elle me demande si je suis prête à venir habiter ici. Cela devient un peu trop réel. Je suis évasive. Je ne sais pas trop. Elle finit de recoudre mon sac. Il a l’air de tenir. Elle me demande mon numéro de téléphone que je lui donne sans peine. Je demande à la payer et pars soulagée.

En chemin vers un endroit où prendre un petit-déjeuner, je me demande si un homme à 37 ans, ça a les cheveux blancs. J’avance en âge mais je ne me sens pas encore prête à assumer un mec à la barbe parsemée de poils blancs.

Je m’installe à une table au Rotschild 12. Les gens ont l’air pressé et cool. Alors que moi, j’ai tout mon temps et je suis angoissée. Je commande des choses que j’aime. Des fruits, des pancakes, une orange pressée et un thé. Avant que tout arrive, je me plonge dans mon nouveau livre. Cent ans de solitude. Et c’est quand mon esprit divague enfin que je retrouve mon calme intérieur.

 

Loin de vous mais près du cœur,

Camille

 

* Rosa Candida, Audur Ava Olafsdottir – un livre d’une douceur incroyable qui montre à quel point ce n’est pas l’histoire qui importe mais bien la manière de la raconter.

** Cent ans de solitude, Gabriel Garcia Marquez – je n’en suis qu’au début, je vous dirai vite ce que j’en pense.

*** Et toujours ma page Facebook où on lit des trucs très cools – Oh que oui

Les

commentaires (1)

ela
11 mars 2015
"depuis ce voyage qui a enterré à jamais mon autre vie", tu ne peux pas savoir à quel point je me retrouve dans cette phrase ! Merci Camille ! :)

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