Day 3 – Les clochards du bus et l’inconnu du salon.

08.08.15

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Bonjour chez vous,

On est samedi matin à l’heure où je vous parle. Je viens de me réveiller et de trouver un être humain endormi sur le canapé du salon. Je dis « un être humain » car je n’ai pas encore compris s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme. Ca fait quand même un petit choc de trouver un inconnu dans son salon au réveil. Mais pas tant que ça.

C’est plutôt le décalage qui m’a fait rire, intérieurement. Il y a des bouteilles de bière vides et des verres à shot partout. Mon instinct de détective me dit qu’ils ont du bien se bourrer la gueule hier soir. Et moi, 6h40 du matin, je me lève pour aller faire mon thé. Normal.

Comme vous l’aurez compris, je suis encore un peu aux prises du décalage horaire. Je n’ai pas pour habitude de me réveiller à 6h tous les matins. Non non. Mais je dois avouer que, pour l’instant, ça m’arrange bien. Comme je n’ai pas encore les copains avec qui sortir toute le nuit. Cela me permet de profiter de ma journée au max. Et quand la nuit commence à tomber et les chats à se transformer en bestiole aux yeux reluisants, je dors déjà. C’est un bon deal pour mes premiers jours. Y aller en douceur, travailler la transition. La vie appartient à ceux qui se lèvent tôt.

Les deux jours passés ont été, à peu de choses près, ressemblants au premier que je vous ai déjà raconté. J’ai marché, j’ai visité, j’ai mangé, j’ai flippé. San Francisco n’est pas une ville dangereuse. Je crois. Mais il y a tellement de clochards. Partout. Que ça en devient déstabilisant par moments. Certains sont bienveillants et t’offrent une petite prière doublée d’une leçon de vie. Mais la plupart du temps, ils te hurlent dessus, te suivent en titubant, se foutent à poil dans la rue et vident les poubelles.

En même temps, la vie est tellement chère ici, je comprends qu’ils soient un peu énervés. Sauf que bien sur, ce n’est pas ma faute, hein. J’aimerais bien rentrer entière dans mon pays d’origine. Merci d’avance.

Après mon marathon de mercredi, je me suis dit que le bus était peut-être une bonne option pour se déplacer sans y laisser ma santé. J’ai donc officiellement pris mon premier bus à San Francisco hier matin. En rentrant dans le bus, j’ai vu le mec devant moi mettre deux billets et quelques pièces dans la machine pour avoir son ticket. Ni une, ni deux. C’est mon tour. Je fais pareil. Sauf que je n’ai pas de monnaie, donc je mets un billet de 20 dollars dans la machine. Le chauffeur me tend un ticket et me fait une tête qui veut dire « Allez dégage ». Euh. Attendez. J’ai mis 20 dollars dans la machine. Oui mais je ne rends pas la monnaie. Vous rigolez ? Non. Alors, donnez-moi plusieurs tickets, je lui dis. Et là, il me tend 8 tickets datés du Vendredi 7 août. Donc à utiliser aujourd’hui. Vous rigolez ? Non, allez dégage.

Ok. Bon. J’avance dans le bus. Je me dis que c’est le ticket de bus le plus cher de l’histoire. Même si je décidais de faire toute la ville en bus aujourd’hui, je n’utiliserais jamais 8 tickets de bus. Et comme je n’ai aucune envie de faire toute la ville en bus aujourd’hui, je n’utiliserais jamais 8 tickets de bus. Finalement, j’ai réussi à en prendre trois dans la journée, rentabilisation maximale.

Le premier était ma meilleure expérience. Je me suis assise à côté d’une maman hispanique. Place en couloir. Elle et moi d’un côté. Ses trois enfants de l’autre. Une fille d’environ 7 ans, un garçon de 4 et un bébé de 2 ans dans une poussette. A peu de choses près, ça doit être ça.

Je ne peux pas vraiment vous expliquer ce qu’il s’est passé durant ce trajet mais pendant un long moment, j’ai eu envie d’être elle. Et cette sensation me surprend encore. Car, il faut le dire, elle était moche et grosse, à la limite de puer la transpiration même. L’horreur. Et je pense, très pauvre aussi. Rien qui fasse vraiment rêver. Mais. Ils avaient l’air paisible et heureux ensemble. Les enfants si mignons. Chahutaient et jouaient les uns avec les autres. La mère qui les gronde gentiment. Ils écoutent trois secondes puis se remettent à chahuter, malicieux. Le bus s’arrête, elle se lève et appelle son mari dans l’autre partie du bus. Le mec s’avance, parfait stéréotype du mari mexicain. Grosse tête ronde, vous voyez. Cheveux noirs. Gros bide. Les trois enfants lui ressemblent d’ailleurs. Ils échangent quelques mots en espagnol et chacun va se rasseoir.

Je me suis vraiment demandé comment serait ma vie si j’étais elle. Mon quotidien, mes rêves, mes envies. Et j’ai bien aimé cet exercice. J’ai imaginé bien sûr, comment étaient sa maison, ses voisins, ses copines. Son armoire aussi. Mais finalement, le matériel n’avait que peu d’importance. Car cette femme-là, ses trois enfants et son mari à la grosse tête ronde, dégageaient un bien-être intérieur et complètement immatériel.

Le deuxième bus. Sans grand intérêt.

Le troisième. Etait ma pire expérience. Passer d’un extrême à un autre en une journée, c’est possible. Oui oui. Il est presque 18h30 quand je monte dans mon troisième bus. Au croisement de Mission Street et de la 5ème. Je prends le bus n°14 qui remonte Mission en direction de ma maison bleue. J’aimerais encore passer dans une librairie, Dog Eared Books, et aussi chez Walgreens avant de rentrer. Je commence à être fatiguée. Je cherche une place où m’asseoir. Le bus est rempli mais je trouve un petit siège dans le couloir, à l’avant du bus, à côté d’un vieux monsieur avec un chapeau. Il n’a pas l’air bien propre. Pas un clochard. Non, c’est plus de la saleté de vieillesse. Vous savez, quand les vieux ne voient plus bien et ne sentent plus rien, ils ne se lavent plus très bien.

J’ai hâte d’arriver. Je me sens sale. Et les gens commencent à m’oppresser. Il y en a de plus en plus. Une mixité incroyable. Pas deux têtes qui se ressemblent. J’aime bien ça mais je n’ai plus du tout l’âme philosophique, j’ai le corps soulé. Le bus s’arrête à tous les croisement de rue. Je dois m’arrêter à la 20ème. Ca promet d’être long. Si long.

A la 14ème, entre une première clocharde. Dans le bus. Par l’avant. Elle n’a plus une seule dent. Parle une langue que je ne comprends pas. Porte un chapeau de plage. Tire une valise qui a l’air vide. Et a dans sa main gauche un petit pot de glace fondue qui gicle de part et d’autre à chacun de ses pas. Elle hurle. Elle s’agite. Sa glace coule le long de son legging troué. Elle trébuche. Elle a les ongles longs. Et sales. Elle a l’air triste et énervée. Bien sûr, elle pue aussi. Elle s’assoie à deux sièges de moi. Donc il y a moi, le monsieur au chapeau à ma droite, et elle à sa droite à lui. Elle est beaucoup trop près de moi. Je commence à me sentir mal. Il y a des gens partout devant moi, debout se tenant à la barre au-dessus. Le monsieur à ma droite qui veut me parler. L’autre qui hurle et renverse la glace partout. Je me sens mal. La petite fille devant moi me rassure. Elle est propre et porte un ensemble rose de sport. Elle a un joli cahier dans la main et un stylo de couleur. Je me raccroche à elle. Je ne regarde qu’elle. Elle doit me prendre pour une détraquée à la fixer. C’est pour ma survie, ne m’en veux pas s’il te plait.

A la 18ème, la chauffeuse de bus (oui, c’est une femme) sort de son donjon et demande à la clocharde pleine de glace de sortir du bus. Entre temps, elle a du appeler les flics car je vois deux policiers entrer par la porte arrière du bus et se faufiler jusqu’à l’avant. Je pense à mes 8 tickets de bus, je suis en règle messieurs ! La clocharde sort. Et je respire un coup. Jusqu’à ce que je vois un autre clochard entrer. Hurlant et puant. Je suis au bout de ma vie. La petite fille. Où est la petite fille ? Le vieux monsieur au chapeau est parti entre temps. Ce qui signifie que le siège à côté de moi est vide. Le clochard s’avance. J’ai peur. Pitié. Non. Pas à côté de moi. Et j’entends une nana lui hurler « There’s a seat here » en lui montrant le siège à ma droite. Je la regarde. Sérieusement ? Tu te fous de ma gueule, là ?

Je me lève donc. Je vacille. Le bus est en route. Je me cogne dans les gens. Je me sens telle une bille dans un flipper. Arrêtez de jouer avec moi. Arrêtez de jouer avec moi. Je vais tomber. Je me cale enfin entre deux sièges. Debout. J’ai mal aux jambes. Mon sac est lourd. 19ème. Allez plus qu’un arrêt.

Je descend enfin à la 20ème sur les coups de 19h. Je traine dans la librairie une bonne heure. Je me sens revivre parmi les livres. Bien que celui que je cherche ne soit pas vendu ici. J’achète un petit cahier pour commencer à travailler sur mon projet. Une étape après l’autre.

Je passe chez Walgreens. Je dois acheter du savon et du shampoing. Ca fait trois jours que je vole celui de mes colocs, en cachette. Bien que, vu qu’il n’y a pas d’autres savons dans la douche, je pense qu’ils se doutent bien que je prends le leur. Je me lave les cheveux avec un shampoing pour blonde et me lave le corps avec un savon qui sent la forêt amazonienne. Cela ne pouvait plus durer.

Je rentre enfin chez moi. Antoine est là et regarde une série. Je m’assois avec lui. Et on discute. De sa vie ici. De la vie qu’il avait en France. On compare. Ils défoncent mes préjugés sur la vie américaine en moins de deux. Et ça fait du bien. Et je me dis que. Même à San Francisco, le bonheur est toujours à l’intérieur.

Je vous embrasse bien fort.

Camille

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