Je ne suis pas choquée.

14.11.15

Pour la première fois depuis des mois, hier matin, j’ai relu mes articles de la période Charlie. Pourquoi ce jour-là, je ne sais pas. Pur hasard. J’avais oublié. Ce que cela faisait. J’avais oublié. Que j’avais été si touchée. En me lisant, des mois plus tard, je me suis trouvée naïve.

Vendredi 13. Journée de la gentillesse. Cela me faisait rire. Doucement. Journée de la gentillesse. Triste d’avoir besoin d’une journée dans l’année pour que nous soyons gentils les uns avec les autres. Vendredi 13. Par contradiction ou par profond optimisme, j’ai toujours clamé haut et fort que c’était une belle journée. Une journée de chance. Que les signes ne signifiaient rien. Parfois.

Hier soir. J’ai fini le livre de Nathalie Rykiel. 4 décembre. Un livre magnifique. Un livre qui m’a profondément touchée. Et qui se termine sur ces mêmes événements de janvier 2015. Triste coïncidence. Deuxième fois que je pense Charlie aujourd’hui.

Hier soir. 22h04. J’ai fini le livre de Nathalie Rykiel. Sur ces mots. Je dirai que j’écris. Ca me marque. Je me reconnais. Je prends une photo. Je reçois un message entre temps. Ne sortez pas, on ne se voit pas ce soir. Je n’y fais pas attention. Je suis concentrée sur ma photo. Je la poste sur Instagram. Je dirai que j’écris. Je tagge Nathalie Rykiel.

Les messages se multiplient. Dis moi que tu vas bien. Où es-tu ? On annule la soirée. Chacun reste chez soi. Je comprends qu’il se passe quelque chose. Je suis chez moi. Je vais bien. Où est ma famille ? Mes amis ? J’allume la télé. Je reste con.

Je suis absorbée par la télé. Nathalie Rykiel like ma photo. J’entends les pompiers en bas de chez moi. Ils ne disent pas grand chose. Personne ne sait. On ne se doute de rien. On ne comprend rien. A part que c’est l’horreur.

J’aurais du être à Istanbul ce week-end. Pas à Istanbul. Trop dangereux. Mais à Paris sous les attentats. Drôle de karma. François Hollande bégaye juste avant minuit. Il me touche. Il nous demande de rester unis. Qu’il va nous protéger et nous défendre. Je le crois. Je me sens française. Je le crois. Je ne vois pas d’autres choix.

Je m’endors. Je ne suis pas choquée. Je ne peux pas dire que je ne m’y attendais pas. Je n’ai pas peur. Je n’ai pas de mal à dormir. Je m’endors. Comme les autres soirs. Je ne réalise pas.

Je dors devant BFM. Je me réveille devant BFM. Mais ce matin, il n’y a plus 18 morts. Il y en 120. Je revois en boucle les mêmes interviews, les mêmes reportages, les mêmes consignes. Rester chez soi. Etat d’urgence. Hôpital. Blessés. Familles de victimes.

J’ai l’impression que cela n’arrive pas. Je ne pleure pas. Que c’est juste plusieurs épisodes à la suite d’une série américaine. Des attentats. Des déclarations du Président. Nous serons impitoyables, dit François Hollande. Avec nos alliés à nos côtés. Nos alliés ? Comme les Alliés dans mes cours d’histoire sur la Seconde Guerre Mondiale ? J’éclate de rire. Nerveusement.

J’ai déjà diné au Petit Cambodge. Jamais été au Bataclan. Je ne me souviens plus. Je ne sais plus. Je ne vis pas ma journée. Je ne sais plus dans quelle ère nous sommes.

Je ne suis pas choquée. Ce serait hypocrite de l’être. Nous avons déjà vécu ça. Ce sont des choses que nous vivons, désormais. Des attentats dans le monde, des réfugiés, des guerres. Des morts par milliers. Je ne suis pas choquée. Et c’est bien ce qui me choque le plus. Etre résignée. Habituée à l’horreur, aux drames, au deuil. Je pense à la suite. Ce n’est que le début. Nous ne sommes pas en paix. Nous ne sommes plus en paix depuis le mois de janvier. Et nous avons eu trop tendance à l’oublier.

Je ne suis pas choquée. Pas comme Charlie. Je me dis que. C’est comme les ruptures. La deuxième fois, ça fait toujours moins mal que la première. Pourtant, ils disent que c’est différent. Que c’est le peuple français qui est visé. La jeunesse. La vie. Je ne vois pas en quoi c’est différent. J’étais visée en janvier 2015. Le peuple français était visé en janvier 2015. Vous et moi. Les journalistes n’étaient-ils pas peuple français parce qu’ils avaient choisi de dessiner ? Et les juifs parce qu’ils étaient juifs ?

Je consulte Facebook toutes les cinq minutes. On lit de tout. Mais surtout de la tristesse. J’espère que vous êtes en sécurité. Et votre entourage aussi. J’espère que vous êtes plus optimistes que moi aujourd’hui. J’espère que nous trouverons ensemble une solution.

Je pense aux victimes, aux proches des victimes. Les noms vont tomber au fur et à mesure. Nous ferons les connexions au fur et à mesure. Je vais être triste et pleurer pour eux. Parce que cela aurait pu être nous, parce que cela est peut-être vous.

Attendons que l’état d’urgence cesse. Laissons la police faire son travail et se concentrer sur autre chose que notre sécurité. Juste pour quelques jours. Parce que c’est ainsi que nous honorons les victimes. Se recueillir dans la rue n’aide personne. Réclamer notre liberté n’aide personne. Juste pour quelques jours. Laissons-les se concentrer sur ce qui pourra nous sauver. Il est temps de prendre conscience de l’état réel de notre monde.

Bien sûr que nous continuerons à vivre. Et à nous battre pour nos libertés. Nous sommes libres. La liberté est en nous. La paix est en nous. Nous sommes unis. Et c’est bien dans les moments les plus tragiques que nous en prenons conscience. Rappelons-nous que si nous étions tous en paix avec nous-mêmes, personne n’aurait besoin de tuer pour exister.

Je ne prie pas pour Paris. La prière n’a jamais fait partie de mes recours. Je choisis l’espoir.

J’espère pour Paris.

Camille

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