Stockholm – Night 1

19.12.15

Hej alla,

Ca veut dire ‘Bonjour tout le monde’. Je sais aussi dire ‘Merci’ : Tack. Le reste, j’arrive pas à le prononcer. Mais c’est un début, pas vrai. C’est une langue vraiment pleine de surprises et de pièges. Une langue vivante, eh bonne blague. Et si j’ai toujours pensé que je pourrais me débrouiller seule n’importe où dans le monde. Je dois dire qu’après avoir couru dans tous les sens, dans la Gare Centrale ici, j’ai quelques doutes. Je ne comprends rien à ce qui est écrit. Va te repérer. Heureusement qu’il y avait un petit avion dessiné à côté du train qui mène à l’aéroport. Je suis dedans. Dans le train. Transpirante par tous les pores de mon corps (désolée) mais j’y suis. Faut maintenant que je m’arrête au bon terminal. Pas simple tout ça.

Alors je vous ai laissés hier. Aux alentours de 17h30, pendant mes fameuses 20 minutes. 20 minutes pour moi dans une journée, on va pas se plaindre. C’est toujours mieux qu’un coup de pied au cul. Mon optimisme revient quand je voyage. Oh oui.

J’ai retrouvé Johan (prononcez Yohan) en bas de l’hôtel. A 17h47 exactement. Je le sais parce que cela faisait pile 20 minutes, à la minute près, que je l’avais quitté. Et nous avons marché jusqu’au restaurant. Il fait -12. Je suis frigorifiée. Je descends mon bonnet jusque sur mes yeux et enfonce mes mains au fond des poches de mon manteau. Je sens mon corps et mon esprit se crisper au fur et à mesure qu’on avance. En vrai, il faisait 5 degrés. Et les suédois disent que c’est le printemps. Mais ce n’est vraiment pas une blague qui me fait rire. Moi. Personnellement. Pas drôle. Je me les pèle.

Le restaurant est plein. Il n’est même pas 18h. Mais comme il fait nuit noire depuis des heures, ça parait normal. On est huit, on doit attendre longtemps pour pouvoir s’asseoir. C’est tout petit. On est debout accoudé au bar. Johan me demande ce que je bois. Je ne sais jamais quoi boire. Encore moins en Suède. Il me dit qu’il prend une bière. Je n’ai jamais bu de bière, je crois que je n’aime pas ça. Mais je me dis que c’est le moment de tester. Je suis pour vivre les expériences à fond. Et donc, je lui dis que je prends comme lui. Erreur. La bière, non seulement c’est dégueu mais ça pue en plus. Stoïque. Je bois ma bière. Stoïque. C’est dégueu. Stoïque. Je suis une parisienne cool.

Je discute avec Sari. Et Linus. Et Loffer. Je leur ai demandé de m’écrire chacun leur prénom et ils se marraient bien quand j’essayais de les prononcer. Mais vu qu’ils prononcent Camile comme Emile, ça nous place à égalité. Je discute avec Sari (prononcez Sori). Elle me demande comment sont les parisiens dans leur relation aux gens. Question passionnante pour moi. Elle ne sait pas à quel point je peux être intarissable sur le sujet. Elle me raconte que les suédois sont très fermés. Que personne ne parle jamais à personne. Que c’est quasi impossible de se faire des amis en Suède quand tu es étranger. Car pour parler à quelqu’un, dans les moeurs suédoises, tu dois avoir une bonne raison de le faire. Par exemple, si je croise souvent une fille aux mêmes endroits que moi et que je n’ai pas de vraie connexion avec elle, je ne peux pas l’approcher. Ce serait mal perçu. Mais si cette fille sort avec un copain à moi, alors elle devient ma copine. Même si on ne s’entend pas. Tout est une question de convention.

Si tu n’as pas de raisons de parler aux gens, tu les ignores et ils n’existent pas à tes yeux. Mais si vous êtes connectés par n’importe quel biais, ils deviennent ta famille. Et là, elle m’explique que j’ai maintenant une famille suédoise de huit personnes qui vivent ici à Stockholm. Si je n’avais pas si froid et peur que mes larmes ne se transforment en glace, je pense bien que j’aurais pleuré. Une famille suédoise. C’est si cool. Et si drôle quand on me met à côté de huit personnes grandes et blondes et claires de peau.

Tout le monde commande à manger. Bien sûr que je ne comprends pas un mot à la carte. J’hésite. Et je commande un poisson blanc. Triste à souhait. Alors qu’on est déjà à table en train de diner, une fille arrive et s’assoit avec nous. C’est Ylva. Je l’avais oubliée. Elle fait partie de l’équipe mais elle est si calme et concentrée avec son casque en permanence sur les oreilles que je n’avais pas remarqué qu’elle n’était pas avec nous. Et là, à table, c’est devenu une autre personne. Elle est drôle et raconte plein de trucs. Elle est cynique comme j’aime. Elle ressemble à quelqu’un que je connais bien sans pour autant trouver qui c’est. Et elle a, il faut le dire, l’un des plus beau prénom que j’ai entendu dans ma vie. Ylva.

On discute tous ensemble. Et nos discussions sont, à peu de choses près, le même genre de discussions qu’on pourrait avoir à Paris. Ca parle de musique bien sûr, mais aussi de séries, de films. Chacun raconte où il a grandi, ce qu’il va faire pour Noël, comment se passe sa vie sentimentale. On a vu les mêmes séries dans notre enfance et c’est dingue quand on y pense. Pas tant que ça, peut-être ? Teresa me demande si je préférais Dylan ou Brandon dans Beverly Hills. Dylan bien sûr. Et elle m’engueule. Elle hurle presque. C’était une « tricky question », il fallait répondre David qu’elle me dit. Mais moi j’ai toujours préféré Dylan. C’est comme si je les connaissais depuis toujours et que j’étais une des leurs. Oh mon Dieu, j’adore la version suédoise de moi.

Après diner, on a marché jusqu’aux bureaux d’Universal. Dix minutes dans le froid, tout va bien. Quand j’ai lu, en énorme, le mot UNIVERSAL sur un immense bâtiment rouge, qui ressemblait plus à une maison d’Eurodisney qu’à un vrai immeuble où des vrais gens se côtoient. J’ai compris. On était arrivé.

La porte d’entrée est verrouillée par un code. Je précise. C’est important pour la suite. Je ne vois pas le code que Johan tape. Je m’en tape. Je suis une suiveuse. Je suis la française du groupe. Il faut s’occuper de moi. On monte au deuxième étage. Je précise toujours. C’est important pour la suite. Et on arrive dans ce qui est, en temps normal, les bureaux des producteurs d’Universal. Mais là, ça ressemble plus à un grand n’importe quoi de gens, d’alcool, de tables de ping-pong, de buffets à pizza. Il y a des vinyles partout. Des affiches de concert. Et un énorme sapin décoré et illuminé à l’entrée. J’aime tellement Noël. Et un mec déguisé en Père Noël qui court partout avec des verres à shots dans une main et une bouteille de whisky dans l’autre. Heeeeej qu’il me dit. Et il me colle un shot de whisky dans les mains. Je souris. Yay. Je déteste le whisky. Teresa me chuchote à l’oreille que c’est le directeur de tout le monde ici. Ah. Son pantalon rouge trop court laisse apparaitre un bas de pantalon en cuir noir et des baskets Nike de running. Ah. Oh que ça va être drôle.

Je repense à cette histoire de relation entre les gens. Je ne peux donc parler à personne sans que ce soit perçu « impoli » ou super bizarre. Non pas que je me sente extrêmement sociable à cet instant. Je suis plutôt exténuée. Genre morte dans mon corps et survivante dans ma tête. C’est complètement insensé d’être là. Teresa me présente tout un tas de chanteurs, de producteurs, de musiciens en tout genre. Certains, parait-il, sont super connus. Mais pour moi, ce sont juste des nouveaux suédois.

Longs cheveux, longue démarche, longue dégaine. Je suis si petite, je suis minus. De plus en plus de gens. Qui se bourrent la gueule avec le Père Noël. Des gens au style douteux qui se croient cool. La meuf qui a un voile sur la tête à la Diane Pernet mais qui ne l’assume pas totalement. Le chauve aux boucles d’oreille longues et colliers d’hippie. Le clochard artiste (vraiment clochard, pas vraiment artiste). Je suis ratatinée en hauteur. Plus je lève la tête, plus je rapetisse. Des chapeaux, des gavroches, des lunettes en écaille partout, des boots défoncées, des blondes décolorées, des indiens barbus en Stan Smith. Des cheveux partout. Longs cheveux raides. Qui boivent des cocktails à la paille et des bières dans des bouteilles rondes. Des bureaux rangés, salles de classe transformées en espace de débauche d’un soir.

Parmi les activités (ouvrez vos doigts en guillemets) hype (fermez vos doigts en guillemets), il y a une diseuse de bonnes aventures. Teresa est sur-excitée. Elle me contamine. Alors que j’ai toujours été contre, j’ai envie de le faire. De savoir. Plein de trucs. Les questions fusent dans ma tête. Mais pas vraiment, j’ai le cerveau fatigué. La queue devant la salle est si longue. Si longue. Tout est long ici, bordel. Teresa me dit qu’elle attendra quoiqu’il arrive. Qu’elle a besoin de ça. Qu’elle a plein de questions à lui poser. Qu’elle s’en fiche de passer sa soirée à ça. Je m’en tape aussi, je ne peux parler à personne de toute façon. Le temps passe. Et passe encore. On est debout dans cette queue. On croise tout un tas de gens. Tout le monde a l’air super content de me rencontrer. Camile qu’ils disent. On attend encore. Ylva est là aussi. On discute avec des gens. Encore. Et on attend. Encore. Mais à un moment. Tout commence à me polluer. Je suis à bout. Teresa me commande un taxi, sans quitter sa précieuse place dans la queue. Je la serre dans mes bras pour lui souhaiter bonne chance avec la voyante. Et je tente de me faufiler parmi les géants de ce monde.

Je descends les deux étages (vous vous souvenez) pour rejoindre la rue. Et sans me poser la moindre question, je pousse une porte qui a l’air de mener dehors. Je remonte le col de mon manteau, enfile mon bonnet et sors. Je ne reconnais pas bien l’endroit. Mais je suis si fatiguée que je ne fais pas confiance à mes souvenirs. Quoique ça a quand même l’air d’être fermé de l’autre côté, en face. Je me retourne pour re-rentrer et voir si je ne me suis pas trompée. Mais la porte est fermée. Verrouillée par un code. Je sais que je me suis trompée de sortie mais je me voile la face. Instinct de survie. Je n’ai qu’à faire le tour. C’est de la logique primaire. Deux sorties d’un même bâtiment ne déplacent pas le bâtiment, hein. Je sais que le taxi m’attend de l’autre côté. Je n’ai qu’à faire le tour.

Je me dépêche. Comment je vais retrouver la bonne rue, le bon endroit, je n’en ai aucune idée. Mais je me sens audacieuse et je commence à marcher. Je fais le tour partout et je finis par me rendre compte que tout est fermé. Je suis dans une cour fermée. Enorme énorme cour, ça me prend bien dix minutes pour aller d’un bout à l’autre. Je reviens sur mes pas, la porte est toujours fermée. Par un code. Que je n’ai pas. Pas une âme qui vive à l’horizon. Je suis enfermée dehors dans le froid. C’est le pire scénario de tous les temps. Je suis au bout du bout du bout de ma vie. Là où l’espoir n’existe même plus. Là où les larmes ne coulent plus. Là où je me dis que je pourrais bien juste dormir là sur les trois marches de cette entrée glacée.

Personne ne répond au téléphone, bien sûr. Trop facile. Tout le monde est bourré ou en train de discuter avec une voyante douteuse. Je suis finie. Je suis finie. Et puis, j’entends deux mecs discuter, là-haut, à la fenêtre du deuxième. Je lève la tête. Ils fument. Est-ce que c’est bizarre là si je leur parle ? M’en fous, j’ai une bonne raison.

Un des deux mecs, celui de gauche, me donne le code. 1213. J’ai toujours confondu twelve et twenty, j’ai l’air con. Mais c’est toujours mieux qu’en suédois. J’essaie toutes les combinaisons voisines. Rien ne marche. Je relève la tête. Il me dit que c’est le code pour l’autre porte. Putain, cette autre porte me pourrit. Je lui dis que ça marche pas. Comment faire pour entrer. J’ai l’air désespérée et je force mon accent français. Et là, il tire sur sa cigarette ou son joint ou que sais-je et me dit : « Ok I come down and get you ».

C’est lui. C’est mon prince charmant. Je descends et je viens te sauver. C’est lui, pas de doute. Je me demande à quoi il ressemble de près. Je me dis que c’est une scène de film. La rencontre. La rencontre. Le genre de trucs qui n’arrive que dans les films. Ok I come down and get you. C’est en train d’arriver. A Stockholm. C’est tellement cliché. C’est tellement insensé.

Il arrive. Il sort de l’ascenseur. Je vois jamais les ascenseurs moi, faut toujours que je monte à pied. Il m’ouvre la porte. Comme à une princesse. Il n’a pas du tout l’air d’un suédois. Il est brun. Pas trop grand. Pas de cheveux trop longs, ni raides. Il est barbu. Mais il doit bien avoir la quarantaine. Un musicien grisonnant, c’est quand même sexy. Un cliché jusqu’au bout. J’entre enfin. Je le regarde et je le remercie mille fois. Merci merci mille fois. You just saved me. Je vous jure que c’est sorti tout seul. Il a ri. Et le chauffeur de taxi a commencé à tambouriner à l’autre porte. La porte maudite. Camile qu’il s’énervait. J’ai filé. Comme Cendrillon. Suédoise la Cendrillon.

Je comptais vous raconter ma journée d’aujourd’hui. Mais. Ce sera encore bien trop long. Je vous raconterai vite la suite.

Je vous fais des câlins.

Camille

Et j’avais pas de photos, alors je vous ai fait un cool montage, pas vrai ?

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