Stockholm – Day 2

21.12.15

Je suis dans l’avion. (En vrai, j’ai commencé à écrire cet article dans l’avion. Et puis je l’ai fini dans un Prêt à Manger avec un wifi approximatif, en buvant un jus vert soit-disant 100% naturel, à Paris).

Il y a des filles qui prennent l’avion comme elles vont déjeuner dans un café chic avec un mec mignon. Elles sont enfermées dans leur jean slim, perchées sur quelques centimètres de talon, engoncées dans une chemise un peu loose. Elles sont jolies même dans la lumière blanche des toilettes de l’aéroport. Elles sont jolies même en chaussettes sous le portique de sécurité. Elles sont jolies même ratatinée sur un siège de l’avion.

Qu’on se le dise. Je ne fais pas partie de ces filles. J’ai toujours considéré l’avion comme une chance exceptionnelle. Comme un laps de temps au-dessus du temps. Ou peut-être en-dehors du temps. Pas de téléphone. Pas de réseau. Pas de contact avec le monde extérieur. La déconnexion absolue. Un moment où je suis obligée de ne rien faire. Sans culpabilité. J’adore prendre l’avion.  J’adore ne rien faire. Et pour ça, j’adore être à l’aise dans l’avion. (Tout ça pour justifier ma photo en pyjama. Voilà).

J’ai l’impression d’avoir vécu une semaine en deux jours. Je suis plus fatiguée que je l’ai rarement été. Physiquement et aussi dans mon cerveau. Il ne sait plus s’il doit penser en anglais ou en français. Ni quoi regarder. Ni quoi observer. Ou découvrir. C’était intense. Vous connaissez cet état de fatigue où on est tellement fatigué qu’on n’arrive pas à dormir ?

En rentrant à l’hôtel hier soir. J’étais dans cet état. J’avais vraiment besoin de dormir, mais pas l’envie. Beaucoup d’émotions, de rencontres, de nouvelles choses dans ma tête que je devais assimiler. Mon cerveau n’était pas encore prêt. J’ai pris ma douche. Je suis restée le plus longtemps possible dans la salle de bain, sur le carrelage chauffant. Trouvant des excuses. Pour y revenir sans cesse. Oh tiens, j’ai oublié de mettre de la crème. Oh tiens, j’ai envie de faire pipi. Ces excuses pourries qui ne nous font jamais relever de notre lit en temps normal. Mais là, tout était bon. Pour retourner. Dans la chaleur. Du carrelage chauffant.

Et puis, j’ai allumé la télé mais c’était agressant. Agressif. Cette langue. Dans ma chambre. Dans mon espace de calme et de sérénité. Je l’ai éteinte aussitôt. Et j’ai regardé un film en français sur mon ordinateur. Pour reposer mon cerveau. Je suis française, je parle français, je pense français. Je me repose français.

Je n’ai pas bien dormi, j’avais froid. Saleté de pays nordique. Je me suis réveillée juste avant que le réveil ne sonne. 8h30. Encore plus fatiguée qu’avant de dormir. La journée s’annonce longue. Je refais ma valise. Petite valise. Je m’habille. Et je descends au petit-déjeuner avec toutes mes affaires. Toujours pas d’humain-de-l’hôtel en vue. Personne n’a l’air de travailler dans cet hôtel. Hôtel digital. Nous serons bientôt tous remplacés par des ordinateurs. Le soulèvement des machines. Et on se fera bouffer par des robots carnivores.

Je commence à écrire mon premier article de Stockholm sur la table du petit-déjeuner. L’heure tourne. Pas envie de sortir. Pas envie d’aller bosser. Frustration d’être là mais de ne rien voir de la ville. Frustration de cette fatigue. Frustration de ne pas finir mon article. Frustration quand j’arrive à l’agence et que je suis la première.

Ils sont rentrés bien plus tard que moi, hier soir. Et donc, ils arrivent plus tard que moi, ce matin. Linus est le premier. Johan m’appelle pour savoir si je veux un petit déjeuner. Non merci, déjà mangé. Ils ont tous la tête à l’envers. Comme moi, mais pas pour les mêmes raisons. On est au ralenti, c’est vendredi. On se pose (s’affale) dans les canapés du salon. Chacun raconte sa soirée. Sans aucun tabou. Cela en est presque déstabilisant. Qui a fait quoi. Qui a couché avec qui. Ce genre de détails croustillants. Teresa nous raconte la voyante. Et comme toutes les histoires avec des voyantes, elle fait toutes les connexions possibles avec des trucs de sa vie.

J’ai du boulot ce matin. Mais je n’ai pas très envie. Pas envie du tout. J’essaie de m’y mettre mais j’ai du mal à quitter l’article que je suis en train d’écrire. Quand ils voient que je déconnecte, ils commencent à parler en suédois. Et j’adore. J’ai l’impression de regarder un dessin animé de mon enfance dans une autre langue. On connait les personnages, ils font partie de nos vies mais on ne comprend rien à ce qu’ils racontent.

J’ai du mal à m’y mettre. Je finis d’écrire mon article plutôt que de commencer à travailler. Je suis super concentrée comme à chaque fois que j’écris. Et le temps file. Je ne me rends compte de rien. Rien ne peut me déconcentrer. Ils croient que je travaille. C’est parfait. Sauf que je devrai présenter un truc, à un moment donné, dans la journée. J’improviserai. Je trouverai. Juste, pas maintenant.

Vers 12h30, tout le monde se réunit spontanément dans le salon, grande discussion au sommet. Où allons-nous manger ? Je redoute le moment où ils m’emmèneront dans un restaurant typiquement suédois. Manger des boulettes de viande. Des pains tout plats avec des petits trous dedans. Du fromage dégoulinant. Des ragoûts en tout genre. Vous avez déjà déjeuné à la cantine IKEA, pas vrai ? Mais tout le monde semble s’entendre sur des hamburgers. Dieu merci. Foutre en l’air trois semaines de régime pour un hamburger ne me pose, à cet instant, aucun problème.

Au centre de notre conversation, entre deux bouchées d’hamburger suédois. Les Grammy Awards. La fille en charge d’envoyer la liste des groupes retenus pour les Grammys à la presse. A en fait envoyé la liste des gagnants. Erreur de fichier. Virée sur le champ. Cela me semble très gros. Se tromper de fichier, cela existe-t-il encore vraiment ? Je suis sceptique. Je demande si ce n’est pas un buzz déguisé. Mais personne ne semble se raccorder à mon ressenti. Ils sont entre excitation et outrage. Loffer nous montre le fichier avec les gagnants. C’est bien réel. Mais cela n’a pas trop d’impact sur moi. Je n’ai jamais regardé les Grammys en France. Et là, ce ne sont que des groupes suédois que je ne connais pas.

Tout en discutant et en attendant le café, je les vois tous sortir une petite boite ronde de leur poche. Ils la posent sur la table. L’ouvrent. Y prennent comme un petit sachet blanc. Et le glissent juste entre la lèvre du haut et la gencive. Plutôt vers l’arrière de la bouche. Sari me regarde et me demande si j’en veux un. Mais qu’est-ce donc ? Snus, me dit-elle (prononcé snooze). C’est du tabac. Dans un petit sachet. Qui se dissout dans la bouche. Je souris. Non. Non merci, ça ira.

Après déjeuner, Johan me dit qu’il m’emmène chez Acne. Victoire. Je suis juste pas très à l’aise d’y aller avec lui. Faire les magasins, c’est vraiment une activité en solitaire pour moi. Essayer, passer du temps, imaginer, se projeter dans ses nouvelles fringues. Ma nouvelle vie dans ces nouvelles chaussures. C’est sacré. Johan a l’air de lire dans mes pensées et me dit qu’il me dépose, que je retourne au bureau quand je veux. Victoire. Victoire.

Je suis entrée dans la boutique comme on entre aux toilettes quand on a très très envie de faire pipi. Pressée. Et à ce moment-là, j’ai décidé que ça allait être un de ces moments. Où je serais. Libre et sans limites. C’est un nouvel état que je teste de temps en temps. Quand j’ai vraiment envie de me remercier de quelque chose. Etre libre et sans limites chez Acne, cela signifie être riche et sans plafond bancaire. Je pouvais acheter autant de trucs que je voulais. Pas grave si j’ai plus d’économie pour voyager. Pas grave si je sortirais plus pendant un mois. Je ne pensais même pas encore à l’après. Je pensais juste au présent. Vivre l’instant présent. Et à cet instant, j’étais une riche parisienne sans plafond bancaire en besoin urgent de fringues suédoises.

La démonstration est toute faite. C’est bien quand on n’a aucune limite qu’il n’y a plus de jeu. C’est logique. Quand on se dit qu’on peut tout s’acheter, les choses paraissent moins belles, moins utiles, moins bien coupées. J’ai essayé toute la boutique. J’ai trainé la vendeuse partout derrière moi. Chaussures, manteaux, sweats, jeans. Tout y passait. L’excitation d’une enfant, la carte bleue des parents. Et finalement, je n’ai rien acheté. Enfin si, deux jeans. Mais ça compte pas vraiment, pas vrai ?

J’ai continué à me balader un petit moment après ça. Il faisait nuit noire. Et j’avais l’impression qu’il était tard. Et puis, je suis retournée à l’agence. J’ai retrouvé Johan et Teresa. On a discuté encore un moment. J’ai improvisé un début de stratégie qu’ils ont aimé. Tant mieux. Et c’était déjà l’heure de partir pour l’aéroport.

J’ai serré toute ma petite famille suédoise dans mes bras. Et Teresa et moi, on est parti pour la Gare Centrale. Prendre le train pour l’aéroport est la meilleure solution à cette heure-là. Cela ne prend que 20 minutes. A condition de monter dedans. Mais ça, je vous ai déjà raconté. Ma course dans la Gare Centrale.

Je n’ai pas vu grand chose de Stockholm. Mais j’en ai vu le principal. De l’humain, vu de l’intérieur.

Mes jeans Acne, ma petite valise et moi. On vous embrasse.

Camille

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