Day 2 – Bertha, Burcu et moi

25.04.17

photo day 2

Quand je me suis réveillée ce matin. La deuxième fois. Parce que la première, il était 1h53. (Si tu as aimé mon plan de vol minuté d’hier, je peux bien sûr t’envoyer un récapitulatif journalier). J’ai essayé de ne pas tomber dans l’escalier (mon lit est sur une mezzanine), j’ai été prendre ma douche sans savon (dire que je me suis lavé les cheveux serait bien exagéré) et j’ai fait une chouette rencontre. Quand tu sors tout juste de ta douche, que tu te sens tout propre et tout neuf (pour ma part, je me sentais surtout mouillée), prêt à t’habiller et à devenir la personne que tu as choisi d’être aujourd’hui, tu es vulnérable. Il faut être honnête. C’est pile le moment où tu ne peux (veux) croiser personne. Non seulement tu es nu, mais tu es aussi mouillé. Entre deux. En pleine transition. Pas vraiment sûr de toi ni de la place que tu veux occuper dans ce monde. C’est exactement à ce moment-là que j’ai rencontré Bertha.

Bertha, c’est l’énorme araignée qui vit sur le rebord du miroir de ma salle de bain. Enorme araignée, elle doit bien faire 5 centimètres de diamètre. J’exagère même pas, cette fois. Quand je l’ai vue, il a fallu aller très vite dans ma tête. Objectif premier : ne pas perdre Bertha des yeux. Je ne savais pas encore ce que j’allais faire avec elle. Mais une fois que j’aurai décidé, j’aurai besoin de savoir où elle est pour pouvoir lui parler. Je me suis séchée et habillée en fixant Bertha d’un regard noir et inquisiteur. Je ne voudrais pas vous mentir et vous dire que j’étais super détendue. J’étais plutôt entre le stress absolu et la fatalité. Zone sombre et nébuleuse. Je me suis tout à coup sentie envahie par une jungle toute entière et en même temps j’ai réalisé que j’étais dans une jungle. Qui envahit l’autre ? Je ne saurais le dire.

J’ai évalué toutes les options. Faire sortir Bertha de ma chambre. Foutre Bertha dans les toilettes (la distance est moins longue). Tuer Bertha. Laisser Bertha vivre sa vie de Bertha. J’ai fait les cent pas entre la porte d’entrée et la salle de bain. Évaluant tous les obstacles sur le chemin. Ma plus grande peur était de faire tomber Bertha et qu’elle aille se cacher ailleurs, dans un autre endroit, sans que j’ai le temps de voir où. Je resterais alors avec l’angoisse qu’elle vienne me visiter la nuit, dans mon lit. Ponde des petits oeufs sous ma peau. Et que dans un mois (ou dans neuf, je ne connais pas la période de gestation des bébés de Bertha), je vois plein de bébés-araignées sortir de moi. J’ai tenté de trouver quelqu’un dans ma résidence. Mais il n’y a jamais personne. Comme si tout le monde vivait là sans que personne ne se voit. Et puis, à un certain moment, quand j’en ai eu marre de perdre mon temps. Je me suis juste dit que si Bertha pouvait vivre avec moi. Alors sûrement, je pouvais vivre avec Bertha. Je suis d’accord pour lui laisser tout le miroir de la salle de bain et une étagère dans le frigo. Tant que chacune respecte l’espace de l’autre, tout ira bien.

Sur cette belle note d’impuissance et d’optimisme, je suis sortie faire la seule rencontre qui comptait à mes yeux : Ubud. (Oui, je me sens d’humeur romantique). Je suis sortie pour prendre mon petit-déjeuner aussi, ça compte un peu. Je me suis concentrée comme rarement je l’ai été, sur le chemin, pour pouvoir me rappeler exactement comment revenir. A droite après le temple, à droite après la deuxième rizière, à droite tout en haut de la côte et tout droit jusqu’au bout du chemin. À peu de choses près, c’est ça. J’ai marché environ trente minutes avant de trouver le café où je voulais aller. J’ai commandé comme si je n’avais pas mangé depuis deux jours. Ce qui était presque le cas. J’ai commencé à discuter avec la fille qui était assise juste à côté, à la table de droite. Une chose en entrainant une autre, on a petit-déjeuné ensemble, sauf qu’on n’était pas assis à la même table et qu’on ne se connaissait pas trois minutes plus tôt.

Elle s’appelle Burcu. C’est un prénom turc, mais elle est allemande. Elle habite à Berlin où elle étudie l’histoire des pays de l’est (je ne suis plus très sûre mais ça ressemble à un truc comme ça). Son prénom se prononce Bruschu. Un peu comme Bruschetta mais avec un u à la fin. Cela signifie « parfum d’un champ de fleurs au printemps ». Elle a un grand frère qui s’appelle Beshir-Umit. Beshir, c’est « celui qui amène les bonnes nouvelles » et Umit « l’espoir ». Je lui ai dit que Camille ça voulait dire « petit bambou super cool des Indes » mais elle n’a pas voulu me croire.

Quand on a fini de manger, elle m’a dit qu’elle allait visiter les rizières. Je lui ai demandé si je pouvais l’accompagner. Et finalement, nous avons passé toute la journée ensemble.

Je n’avais aucune idée de là où on allait. Je lui ai dit que tant qu’elle savait me ramener au point de départ, je la suivrais les yeux fermés. Elle était super confiante et tranquille. Bien sûr, à un moment, je me suis demandée si elle n’était pas une espionne du KGB envoyée pour voler mes idées d’articles pour Marmiton. Mais très vite, cette idée m’a quittée.

Elle m’a donné la liste de tous les trucs à faire à Ubud. Tout en gravissant la colline. Haute haute colline. Incroyable petit chemin de terre à travers les rizières et la jungle. Il était 12h, nous étions en plein soleil par 38 degrés. Mais cela n’avait aucune importance. Entre deux phrases échangées sur la beauté absolue du moment, je pense que j’ai réalisé. 

En partant, en prenant mes billets pour Bali, en faisant ma valise, et même en arrivant à l’aéroport, j’avais une peur ancrée dans un coin de mon coeur. Et si Bali n’était pas à la hauteur de mes espérances ? Et si, depuis toutes ces années où je l’avais élevé comme un havre de paix, une destination de dernier recours si tout allait mal, un rêve inavoué. Si finalement, cela n’avait rien à voir avec ce que j’avais imaginé. Peut-être que j’avais écrit Bali dans ma tête comme on écrit un paradis perdu. Et bien sûr, c’est différent de ce que j’avais imaginé. Je ne pourrais pas dire si c’est mieux ou moins bien. C’est différent. Incroyable et différent. Cela n’effacera pas l’image de la petite cabane dans les plantations de thé que j’ai dans la tête. Cela en créera une nouvelle. Je pense que je ne pourrais pas vous le raconter. Je pense que les photos ne disent rien. Je pense que je n’en ai pas envie. Il faut venir pour le vivre.

En marchant le long des petits chemins de terre à travers les rizières. il y avait le paysage à te couper le souffle. Littéralement. Et toutes les petites bêtes qui vivent dedans. C’est sûrement la chose la plus difficile à gérer pour moi. Les bêtes qui m’entourent. J’ai peur qu’elles me tuent. Ou qu’elles me filent une maladie bizarre qui finisse par me tuer. Ou qu’elles me fassent si peur pendant la nuit avec leurs yeux luisants dans le noir que j’en meurs. Mourir de peur, c’est possible.

Je suis en pleine thérapie avec Bertha.

D’ailleurs, elle vous embrasse.

Camille

PS : Bien sûr, en rentrant j’ai acheté du savon et du shampoing. Pour pouvoir laver Bertha.

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