Day 3 – Je file au Népal

28.04.17

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Quand je suis rentrée de ma journée, j’avais juste envie de prendre ma douche, de discuter avec Bertha et d’aller me coucher. Cinq heures plus tard, je n’arrive toujours pas à dormir. Bien sûr, il y a une question de décalage horaire. De changements de repères. De bruits de la jungle. Toute la nuit, les oiseaux chantent. De bruits dans la chambre. Les gouttes du pommeau de douche qui tombent à intervalles réguliers. Les gouttes de la clim qui tombent à intervalles irréguliers.

La tombée de la nuit est toujours un passage difficile. Dans chacun de mes voyages. La nuit me terrifie. Elle me met face à moi. Seule face à moi. Et au monde. Je n’ai pas peur de moi. J’ai peur pour moi dans le monde. J’ai peur pour ma vie. Depuis toujours. J’ai toujours eu peur pour ma vie. Peur d’être malade, de mourir dans un feu, de perdre un membre dans l’ascenseur, tomber en vélo dans un ravin, tomber dans un ravin sans vélo, être poussée sur les voies du métro (il y a vraiment des dégénérés qui font ça), me faire écraser, me faire renverser puis écraser, tomber dans les escaliers (chute fatale), m’étouffer avec une arrête ou un grain de couscous, AVC, crise cardiaque, maladie du cheveu, manger un cheveu contaminé, aiguille séropositive au ciné, blessure mal soignée comme Bob Marley, overdose comme Amy Whinehouse (bien que je ne me drogue pas, mais sait-on jamais), déshydratation, sous-alimentation, la rage ou le choléra. La liste est encore si longue, je vous épargne. Bien plus que d’avoir une liste, c’est une philosophie de vie, un mécanisme de pensées. Dans tout ce que je fais, je réfléchis toujours aux accidents mortels potentiels et je calcule la probabilité d’en sortir vivante. Dans la nuit, les probabilités sont beaucoup plus importantes. Beaucoup beaucoup plus importantes. La nuit me terrifie. Peut-être que si je m’endors, je ne me réveillerais jamais.

A cet instant, allongée dans mon lit par 35 degrés humides, dans une chambre quoique moderne mais en pleine jungle. Soyons honnêtes, il ne peut quasiment rien m’arriver. Pas plus qu’à Paris. Les animaux ne sont pas vraiment un danger. À part si j’en avale un ou que je me fais avaler.

Je pue tellement l’anti-moustiques que je me repousse moi-même. Il ne peut rien m’arriver.

Il me faut toujours quelques jours pour rentrer dans mes voyages. Les premiers jours d’acclimatation, de déconnexion, de réalisation. Oui oui, je suis à Bali. Oui oui, je me fous de vos vies à Paris. Oui oui, je suis vraiment à Bali. Les premiers jours généralement, émotionnellement, je passe d’un extrême à l’autre. Quand je vois Bertha qui me toise, le petit lézard qui a élu résidence sous mon tapis de yoga ou mes cheveux crépus dans le miroir, je me déteste. Pourquoi est-ce que j’ai encore fait ça, pourquoi partir seule et loin, pourquoi est-ce que je ne reste pas chez moi, dans mon appart que j’aime tant, dans mon lit, tranquille et en sécurité. Quand je me balade dans les rizières, que je marche des heures sur les petites routes au coucher du soleil, que je rencontre des gens incroyables, je me remercie. Merci ma vieille d’avoir encore fait ça. Merci d’avoir pris tes billets. Merci de pousser tes limites chaque fois un peu plus loin.

Aujourd’hui, je m’aimais bien jusqu’à la tombée de la nuit.

J’ai pris mon petit-déjeuner dans un café cool, tout organique et raw et wifi gratuit. J’ai traîné là-bas le temps de finir mon livre. Christian Bobin – L’épuisement, à lire absolument. J’ai été me balader (et transpirer) dans le marché d’Ubud. Et puis, j’ai retrouvé ma copine Julia.

Ma copine Julia, on se connait depuis dix ans. On n’a jamais perdu le contact. Elle habite à Sidney. C’est la seule de mes copines qui habite loin avec qui je n’ai jamais perdu le contact. Je suis nulle à ça. Garder le contact. Même mes copines qui habitent tout près, j’ai du mal. On se voit rarement, toujours en voyage. On se parle souvent. On se comprend tout le temps.

Julia est marié à Yogi. Yogi est un chef népalais. Ils ont des problèmes de visa. Ils se posent des questions de boulot et de rêves à réaliser. Ils sont à Bali quelques temps pour démêler tout ça. Incroyable coïncidence. Mais les coïncidences n’existent pas. Pas vrai ?

Yogi vient d’une famille de gourou népalais. Son grand-père est un yogi très réputé, il a plusieurs centaines de milliers de followers. Son père, gourou aussi. Yogi déteste tout ça. Comme toutes les choses qu’on nous impose dès l’enfance, il les rejette en bloc. Dans quelques années, je me dis qu’il fera le tri et pourra en garder que ce qui lui plait. Yogi déteste le yoga. Quand tu t’appelles Yogi, c’est quand même ballot. Je lui ai demandé s’il voulait bien qu’on échange nos vies. Je veux bien m’appeler Yogi et faire du yoga avec mon grand-père tous les jours. Sortir du monde, ne porter que des robes oranges et me raser la tête. Peut-être pas. Pour le rasage de tête. Il a dit ok. Je file au Népal.

Julia, Yogi et moi, nous avons dîné dans un restaurant mexicain. Horrible restaurant. J’avais plus faim en sortant qu’en arrivant. Mais comme c’est moi qui l’ai choisi, je me sens obligée d’ajouter : ce n’est pas ce que tu fais qui compte mais avec qui tu es. N’est-ce pas ? Hein hein, n’est-ce pas ?

Après notre merveilleux dîner raté mexicain, on s’est baladé. Julia m’a montré des petits coins d’Ubud. J’ai l’impression que j’ai quelque chose à faire ici. Je ne pourrais pas vous dire quoi. Que je dois rester là, le temps de comprendre. Ou que si je vais à la plage ce weekend, faire du surf, boire des cocktails au coucher du soleil et marcher les pieds dans l’eau. Il faudra que je revienne.

Je vous ai dit que pour retourner dans ma maison, il y a un petit chemin à faire à pieds à travers les rizières ? C’est un petit chemin tout mignon la journée. Le soir, il se transforme en probabilité de mort à 90%. Pas de lumière. Yogi m’a raccompagnée en scooter. Que son nom soit sanctifié.

Je pense que je ne vais toujours pas réussir à dormir. Mais je vous laisse quand même. J’ai des milliards de trucs à faire. À part dormir.

Je vous embrasse

Camille

PS : Bien sûr, je ne pars pas au Népal.

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