SEMAINE N°243

It’s aukaaayyy

11.09.17

Le dernier article

de la semaine n° 243

It’s aukaaayyy

11.09.17

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Chers vous,

Je me demande comment vous allez, comment s’est passé la rentrée, j’ai toujours beaucoup aimé le mois de septembre à Paris. Un mois de transition, un mois plein de promesses et de nouveaux départs, de bonnes résolutions, d’optimisme. Un peu comme les anniversaires et la nouvelle année. Même pour ceux qui sont loin (comme moi), encore en vacances (comme moi), qui narguent ceux qui sont déjà rentrés depuis belle lurette (comme moi). Même pour les gens comme moi, le mois de septembre a une saveur particulière. Un renouveau. Tout est possible, toutes les portes sont ouvertes, il suffit juste d’en choisir une. J’espère que vous en profitez à fond, là où vous êtes.

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De mon côté, je suis assise à un café, probablement l’un de mes cafés préférés ici. L’endroit est calme, et si joli. Sans en faire trop. La cuisine est ouverte sur une toute petite salle avec des jolies tables en marbre, des canapés, des chaises en bois. Il y a un petit auvent, avec un comptoir qui donne sur la rue, un toit en paille tressée, des plantes qui descendent du plafond. Des coussins partout en lin délavé tye and dye dans les tons de verts et bleus. La musique est si cool et tranquille. Et il y a quelques citations écrites à la craie sur des tableaux. Celle juste en face de moi dit : « You are not a drop in the ocean. You are the ENTIRE ocean in a drop. Rumi ».

Je suis arrivée ici ce matin vers 10h avec Melissa, mon ancienne colocataire, et Tanya, ma prof de yoga. Après le cours de yoga de ce matin, on a marché ensemble pour s’installer ici et prendre un petit-déjeuner. Tanya est partie vers 13h pour aller chercher sa fille. Mishanou nous a rejoint. Melissa est partie. Mishanou travaille sur son ordi, et moi je vous écris, il est 15h.

Le temps ne passe pas pareil à Bali, et même si on veut y faire attention et se prouver le contraire. Cela ne marche pas. C’est plus fort que toi, plus fort que moi, c’est la nature. 5 minutes paraissent 5 secondes. It is Bali time. Quand on donne rendez-vous à quelqu’un, on dit : rendez-vous à 14h pour déjeuner Bali time. Cela veut dire que probablement vous vous retrouverez dans l’après-midi autour de 14h. Peut-être que tu arriveras à 14h15 et ta copine à 15h et que tu l’auras attendue 45 minutes. Mais cela n’aura aucune importance. Personne n’attend ici. L’attente n’est pas un concept qui existe. On se contente de vivre les 45 minutes qui nous sont données. Les gens n’ont pas de montre. Bali time. Profite de ta journée à fond, le temps n’a rien à voir là-dedans.

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J’ai rencontré Mishanou, il y a deux jours, dans un café. Elle a demandé si elle pouvait emprunter mon stylo. Je n’aime pas trop prêter mon stylo. J’écris toujours avec le plus basique des Bic, celui que tout le monde connait et qui coûte exactement 40 centimes. Mais c’est comme s’il ne devait servir qu’à écrire mes mots à moi, qu’il avait déjà écrit mes mots les plus intimes. Prêter mon stylo, c’est comme prêter une partie de moi. Mais bien sûr, j’ai accepté et je l’ai observée du coin de l’oeil. Vérifier qu’elle ne le rangeait pas dans son sac par inadvertance, ou qu’elle ne mordillait pas le bouchon, ou qu’elle ne le foutait pas dans son nez ou son oreille pour se gratter. Mon stylo aura écrit les quelques mots de Mishanou en plus des miens. Et c’est ok, pas vrai ?

Quand elle me l'a rendu. Je me suis dit qu’elle était digne de confiance et probablement une amie très fidèle. On a commencé à discuter, à rigoler, se raconter des tas de trucs. Et on a trainé ensemble les deux derniers jours. Mishanou est hollandaise et hôtesse de l’air. Elle parle un peu français, elle dit : « Alors » et « On y va ». Pour le reste, on parle anglais.

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Je vous mentirais si je vous disais que je parle anglais comme je respire. Je vous mentirais encore plus si je vous disais que je comprends l’anglais comme je respire. Je ne pourrais pas vraiment dire si je le comprends mieux que je le parle. Pendant mon mois de formation, le plus gros challenge pour moi, c’était ça. Rester concentrée toute la journée, suivre des cours d’anatomie en anglais où j’apprenais le nom de muscles que je ne connaissais même pas en français, me projeter dans des concepts philosophiques, dans des courants de pensées, dans d’innombrables accents différents, dans d’innombrables personnalités différentes, voir les gens rire autour de moi sans comprendre la blague, voir des gens pleurer sans ressentir le chagrin. On a tellement pleuré pendant un mois. Tout le monde a pleuré, sans exception. Je voyais les gens pleurer et raconter ce qu’ils ressentaient. Je ne comprenais pas. Je voyais les gens autour être touchés par ce qui se disait et pleurer à leur tour. Je ne comprenais toujours pas. Je restais concentrée et j’écoutais avec ma tête pour comprendre ce qu’il se disait alors que tout le monde écoutait avec son coeur.

Je me rappelle avoir appelé ma mère un soir pour lui dire à quel point je me sentais insensible et idiote. Et pas seulement à un moment, dans une situation donnée, mais en continu, toute la journée. Je me sentais insensible et idiote tous les jours, toute la journée. J’avais le sentiment de ne pas être moi-même, de ne pas réussir à dire ce que je ressentais, de ne pas avoir les bons mots, des phrases fluides, les bonnes intonations. Pas assez pour que les gens puissent savoir qui je suis. J’avais ce sentiment étrange de ne pas être qui je suis, tout simplement parce que je ne parlais pas ma langue.

Mais j’ai continué d’essayer. J’ai continué à appréhender la version de moi qui parle anglais. J’ai continué à faire des blagues que personne ne comprenait. J’ai continué à bafouiller, à baisser les bras quand je n’arrivais pas à finir mes phrases et à placer des mots en français de temps en temps.

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Tous les matins, pendant la formation, nous avions une heure de cercle de parole. Je vous en parlerai plus en détails parce que cela mérite vraiment d’être raconté en détails. Mais pour vous expliquer le concept en deux mots. Le groupe s’asseyait en cercle et chacun avait la possibilité de prendre la parole pour exprimer ses ressentis, ses questions, ses doutes. Tout le monde écoute attentivement mais personne ne répond, ce n’est pas une conversation. Juste un moment où chacun peut partager ce qu’il a sur le coeur.

Tous les matins, pendant le cercle de parole, j’ai pris la parole. J’ai toujours des tas de trucs à dire, j’avais des tas de trucs à dire. Sans avoir vraiment les mots. J’y allais quand même. En ayant un sentiment de frustration immense à chaque fois que je finissais de parler : personne n’a du comprendre ce que j’ai dit, personne n’a du ressentir ce que j’ai ressenti.

Et puis, un jour, peut-être dix jours après le début de la formation, une fille de mon groupe est venue me voir pour me dire à quel point elle était toujours touchée par tout ce que je disais. Qu’elle se reconnaissait dans ce que je partageais. Que j’avais su mettre des mots sur ce qu’elle ressentait depuis longtemps.

Et puis, j’ai donné mon premier cours de yoga en anglais. Alors que tout le monde travaillait sur ses postures, sur la séquence qu’ils allaient présenter ou les ajustements à proposer. Je travaillais sur mon anglais. Lève tes bras jusqu’au ciel, aligne tes hanches, place ton pied arrière sur un angle de 45 degrés. Les instructions, et aussi tout ce qu’il y a entre. J’avais envie de dire tellement de choses, de donner tellement de choses. Mais j’avais peur de faire des fautes et de déconcentrer tout le monde. Quand j’ai commencé à donner mon cours. Je n’ai plus pensé à la langue. Les mots sortaient, j’ai sûrement fait des tas de fautes de conjugaison et j’ai placé quelques mots en français quand j’avais des trous, mais le message est passé.

Et puis (jamais deux sans trois), Mishanou vient de me dire qu’elle voudrait me surnommer « it’s ok ». J’aimerais que vous entendiez l’intonation. C’est plutôt un « it’s aukaaayyy ». Parce que je lui répète ça toute la journée. À chaque fois qu’elle me parle d’un sentiment, d’un problème, d’un doute, d’un malaise, de n’importe quoi. Oh, it’s aukaaayyy. C’est ok de dire ce que tu ressens, c’est ok de ressentir ce que tu ressens, c’est ok d’être qui tu es, tout le temps et sans concession. Tout est ok. (Je vais me le faire tatouer quelque part).

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Alors je me dis que le langage n’a pas de langue. Que ce ne sont pas les mots qui font qui je suis. C’est d’autant plus difficile de le comprendre pour moi qui écris. Ce ne sont pas les mots qui font qui nous sommes. Et c'est sûrement pour ça qu'il est si difficile de répondre à la question "qui suis-je ?" avec des mots. Peut-être qu'il y a certaines choses qui ne se disent pas mais qui se vivent. À la question "qui suis-je ?", peut-être qu'il suffirait de répondre : "Je suis." ou peut-être : "Je suis :"

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Puss Puss (ça veut dire bisous bisous en suédois)

Camille